Je ne commenterai pas l'obéissance aveugle due aux parents « qui sont les représentants de la loi », parce que je veux rester sur les choses qui parlent au cœur de l'enfant ; nous sommes dans le sentiment — avec l'auteur, — restons-y.
Il y a un chapitre spécial sur le devoir d'aimer ses parents. Un enfant pourrait ne pas aimer ses proches croyant que c'est facultatif ; on lui signifie que c'est obligatoire et crac! il se dépêche.
Un exemple de dévouement filial est fourni. Car enfin, faut-il savoir dans quelle forme il est préférable de se dévouer filialement. Découpez-moi votre abnégation sur le patron ci-dessous :
« Une maison s'écroule ; dans les décombres on retrouve le propriétaire appuyé sur les deux poignets le dos en voûte, supportant à grand'peine une masse de décombres et protégeant sa mère qui était tombée devant lui et qu'il aurait étouffée sans son admirable dévouement. Retiré des décombres, dès qu'il peut parler, il s'écrie : « Je sais que je suis ruiné, mais je ne me plains pas, j'ai eu le bonheur de sauver ma mère. »
Voilà le cri filial, voilà le jet de l'âme, voilà la première exhalation de l'homme transporté d'affection émue : « Je sais que je suis ruiné… » (On le voit mesurant d'un regard circulaire l'importance du dégât.) Puis : « je ne me plains pas », seconde préoccupation d'intérêt : il annonce d'avance la générosité de ce qu'il va proférer, afin d'en tirer toute la compensation possible ; « je ne me plains pas » c'est-à-dire : « Malgré la perte immense que je subis, vous allez admirer ma grandeur d'âme… »
Hein! ce mélange de calcul et de prétendu dévouement, cette façon de peser la perte et le reliquat, cela sent-il assez le convenu, l'ostentation papelarde, l'absence de tout sentiment vrai? Hein! est-ce assez en signes extérieurs, cette morale?
Et comme on se représente bien les enfants façonnés sur cet unique souci de l'apparence! Comme on les voit, parlant, agissant pour être appréciés, sans âme et sans naturel, incapables de la moindre impulsion désintéressée.
J'en connais des quantités, à l'école, qui jouent la comédie « du bon cœur ». Virginie Popelin, notamment, excelle dans le genre : lorsque les maîtresses confèrent entre elles, à proximité ou bien dans l'entrée quand des parents stationnent, elle a d'abord un coup d'œil calculateur et de mise en scène, pour s'assurer du public attentif, puis sa voix monte, d'une amabilité creuse, d'un timbre faux trop poussé à la sonorité :
— Je mangerais bien mon bonbon… mais je m'en passerai, tiens, je te donne mon bonbon, prends-le, c'est pour toi.
Et, sournoisement, elle guigne le bon effet de sa générosité.