N'est-ce pas d'exacte tradition? La vertu sur commande, au moment favorable : faire le bien pour la galerie! Du reste, le livre ne s'en cache pas, avec son titre d'une exactitude impudente la Morale pratique. Oh! l'inconscience, l'âpre cuistrerie du faiseur d'histoires morales!
Quel funèbre dévot laïque, noir, sec, compassé peut avoir conçu l'idée de codifier la tendresse, la palpitation de l'être, le don éperdu de toutes les fibres impressionnables?
Je viens d'interroger la couverture du livre bleu : ils sont deux auteurs, ils se sont mis à deux pour amplifier le noble souffle purificateur : un maître d'études et son chef. Parbleu! ces gens ont tellement l'habitude de craindre le qu'en-dira-t-on, et d'agir pour le résultat superficiel, ils sont contraints à un tel truquage professionnel, qu'en fait de morale, innocemment, ils indiquent aux enfants la roublardise ; ils n'enseignent pas le bien, ils enseignent à prendre les attitudes louables : de l'artificiel, rien que de l'artificiel. Ce sont des fonctionnaires qui ne voient que sous le jour administratif et, — je le sens bien tous les jours à l'école, — il n'y a pas de nature possible en atmosphère administrative.
En effet, — je l'ai constaté, je l'ai entendu avouer par des maîtresses, je l'ai entendu conseiller presque crûment par la directrice et par l'inspecteur, — dans l'enseignement, le mot d'ordre n'est pas de fournir des leçons qui profitent aux enfants, il s'agit de leçons qui fassent de l'effet au regard du public. Et pas moyen d'échapper à cette obligation.
Extérieur! Extérieur! Apparence! L'instituteur, l'inspecteur, ne peuvent pas travailler pour les enfants, ils sont forcés de travailler pour les notes hiérarchiques, pour le règlement, pour l'administration. Et l'administration est forcée de fonctionner « pour la statistique », pour les rapports et les comptes rendus.
La frime s'impose dans tout. Ainsi la grosse annonce clamée sur tous les tons, à propos de l'entretien de l'école, c'est : Propreté. Hygiène. Mais il ne s'agit pas que le nettoyage soit réel. A chaque instant la directrice guide mon zèle :
— Rose, je vous recommande les cuivres, les boutons de porte, ce qui brille… mon Dieu, le reste…
Et elle déploie un geste indulgent, qui me dispense de balayer très soigneusement dans les coins.
Quand on prévoit la visite d'une autorité quelconque, alors on soigne pour de bon la propreté du préau. Rien n'est plus important que l'hygiène de ce grand local, si foncièrement scolaire. Alors, je m'en paie du frottage et du lavage, mais pour ne pas salir le préau, on y laisse les élèves le moins de temps possible ; plus il fait mauvais et plus on les maintient dans la cour ; on les parque sous le petit bout d'auvent, les pieds dans l'eau, sans jouer. En effet, il faut pouvoir parader :
— Voyez comme nous observons les règlements sur l'hygiène! Voyez comme nous avons souci de l'extrême propreté si indispensable à la santé des enfants! Voyez la netteté du plancher!