Aujourd'hui, pendant la récréation, j'observais trois gamins : Ducret, Virginie Popelin, Marie Doré ; sans erreur possible, à leur faux air de sagesse, à leur vigilance sournoise vers les maîtresses, ils jouaient à quelque chose de défendu. Eh bien! ils sont arrivés à une telle perfection de clandestinité, que je n'ai jamais pu découvrir à quoi ils s'occupaient.

— Parbleu! ces trois-là sont à l'école depuis l'âge de deux ans… Que dis-je? Ils ont été mis à la crèche le lendemain de leur naissance ; âgés de six ans, ils ont six ans de discipline? Leur figure même est scolarisée! Ils exhibent ici une expression spéciale, une physionomie d'uniforme.

Et voilà précisément le désastreux : ces enfants ne sont plus nature et pourtant on n'a pas amendé leurs instincts profonds! Les germes de plein air susceptibles d'apporter la réaction utile ont été étouffés, tandis que demeure la perversion qui rampe et se tapit pour mieux sévir plus tard. Allez donc corriger les goûts de malpropreté de Virginie Popelin, de Marie Doré, maintenant qu'elles se réfugient derrière le signe extérieur de propreté!

Ces enfants poussent dans un milieu mauvais qui reste vivant et fort autour d'eux ; l'amélioration éducative consiste à les parquer dans un milieu artificiel. Supposez un malade ayant besoin d'aller à la campagne et à qui l'on réciterait les descriptions des plus beaux paysages, — en le laissant à la ville.

Les enfants les mieux influencés ont compris que les maîtresses, c'est de la force avec laquelle il faut s'accommoder au mieux. Leur habileté à l'égard de l'école vaut celle du personnel enseignant à l'égard du public.

Ducret, Popelin sont de bons élèves : qu'est-ce que l'élevage primaire sauvera de précieux en eux? Quel remède apportera-t-il à leur destinée de misérables? Depuis leur naissance on les comprime dans le moule à morale, — sans empêcher d'agir les tares intérieures et les aimants extérieurs!


Je voudrais bien changer d'horizon, mais j'ai beau déplacer mon objectif, la vision gaie ne se présente pas. Et encore je m'astreins à la plus grande modération, mes constatations pénibles sont triées. Par exemple, je n'ai pas encore parlé de la façon dont les enfants se battent pour de bon, dans la rue, je n'ai pas dépeint non plus les scènes scandaleuses faites par les parents dans l'école même.

Pour excuser ma manie d'écrire, je me dis toujours « ces notes peuvent rendre service ». Oui, à la condition que leur sincérité ne fasse aucun doute. Or, pour trouver créance, il ne faut pas être trop vrai.

Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à l'exagération! C'est un procédé si commode de ne pas croire aux histoires trop tristes et qui économise la pitié, si congrûment!