Des enfants qui sortent de table.
J'étais stupéfaite de la façon commode dont la maîtresse s'était débarrassée des plaintes, des cris, des pleurs : « Chantons! » Et le comble c'était qu'en un instant le piaulement était devenu chant dans la bouche des enfants. C'est-à-dire que la bouche, ouverte pour exhaler un gémissement avait, par un brusque tour de clé, modulé une note gaie.
De nouveaux bambins entraient toujours, en file interminable.
Le chant augmenta et précisa ma particulière émotion de débutante et de dépaysée. C'était d'abord l'émotion de l'innombrable, une impression d'envahissement non seulement de l'espace, mais de moi-même. Je reconnaissais aussi l'école pour un lieu unique, retranché, où les gens métamorphosés prenaient une respiration de commande. Puis, je souriais malgré moi et j'avais comme une douce envie de pleurer.
Je sus que mon sentiment majeur était la pitié : le chant commun, traînard, grêle, révélait tout à coup les qualités des corps d'où il vibrait. Quelle singularité! Tous ces enfants étaient de l'espèce chétive, de l'humanité miséreuse.
L'entrée ayant cessé, j'enfilai les bancs du regard ; l'aspect peuple était saisissant : un ensemble de figures pâlotes, propres, mais « pas fraîches », on sentait la chair creuse, la substance inférieure, les cheveux mêmes paraissaient communs et fanés.
Ce n'était pas seulement l'enfance et sa fragilité, ce n'était pas seulement le mystère des existences commençantes qui m'inquiétait, c'était la notion pénétrante de pauvreté. Tous ces enfants formaient une seule race usée, dénuée et l'habillement uniforme, — tabliers disgracieux, chaussettes mal tirées, souliers mal lacés, — reproduisaient l'aspect miteux et déteint du quartier.
Obligés de lever la frimousse pour chanter, ils me scrutaient : j'étais du nouveau pour eux. Je sentis leurs yeux clairs me toucher ; puis, on aurait dit que toutes les bouches bayaient à qui crierait le plus fort, en mon honneur ; puis les nez, les oreilles me sollicitèrent. Le mélange des cheveux de filles et des cheveux de garçons me frappa aussi. Je me rappelle encore deux croix, avec des rubans rouges sur des tabliers noirs et, au bout d'un banc, un garçon : grand front, nez ébréché, joues caves, bouche de travers ; il semblait bramer vers moi un appel interminable.