Elle criait ces mauvaises paroles avec une passion sincère, saisissante.

Pauvre bambin inerte! « Tous les défauts! » Il ne parlait pas, n'agissait pas, il ne cherchait qu'à se cacher ; sitôt lâché par sa mère, il se réfugiait effaré dans les jupes de la maîtresse présente. Pareil à un chien qui discerne les personnes amies des bêtes, il m'avait devinée, sa préférence était pour moi. Aux heures de présence dans le préau, — à moins d'employer la menace, — il me suivait partout en tenant un coin de mon tablier. « Il ne me gêne aucunement, disais-je à la directrice » et, le plus souvent, on tolérait sa manie. Ma pitié pour lui différait complètement de mon affection souriante pour Irma Guépin, « ma fille ».

Son âge le plaçait chez Mme Galant ; mais il se désolait tant de monter l'escalier sans moi, qu'on le laissait dans la petite classe. (Je crois aussi que, chez Mme Galant, il faisait un pendant trop lamentable à Berthe Hochard).

Assis au premier rang, dans la classe de la directrice, les mains sur les genoux, une épaule remontée par l'habitude de la peur, avec sa figure trop longue, toujours pochée, on aurait dit qu'il comptait interminablement les coups reçus et les coups à venir ; à chaque bruit de l'école un peu accentué, râclement de galoche, ou bien choc sur le bois du bureau, une secousse remuait son dos étroit, cassé, osseux. Quand la directrice racontait de gentilles historiettes : « Vos parents sont bons — ils n'agissent que pour votre bien — votre papa et votre maman se donnent beaucoup de peine pour que vous ne manquiez de rien… » je me suis souvent demandé comment elle n'était pas fascinée par le poche-œil de Gaston Fondant, irradiant vert, jaune, noir, à la rencontre de ses paroles.

Pendant la récréation, Fondant restait isolé, immobile contre le mur ou contre le marronnier. Les autres gamins, quoiqu'ils fussent pour la plupart des enfants battus eux-mêmes, le délaissaient, sans affectation, par instinct simplement : il sentait trop les coups. De temps en temps, seulement, l'un des quelques enfants gâtés de l'école, s'approchait, venait flairer avec une curiosité prudente la chair massacrée de Fondant.

A la voix de sa mère, le soir, son peu de sang se sauvait du visage et se cachait vite dans son cœur.

— Hein! croyez-vous, il ne veut pas venir, il coucherait à l'école, grinçait la mégère. Ah! le sale enfant! il est jaloux des autres… Quant à ça, tu peux y compter, plus tu auras de frères plus tu recevras de râclées!


Oui, je le crie, je l'affirme, je le râle : les pauvres commettent un crime en ayant beaucoup d'enfants, puisqu'alors — selon leur propre théorie — ils sont obligés de les maltraiter.

Et l'abomination va bien plus loin qu'on ne pense : si la famille est mauvaise, l'école est mauvaise à proportion, puisque son enseignement moral est basé sur la famille supposée parfaite.