Le jour où j'ai débuté, Mme Paulin m'a offert cette sentence en cadeau : « Quand il y a tant de brutalités à la maison, il en faut absolument à l'école. »
Et ses explications ont rembarré mon refus :
— Il est bien entendu, d'après le règlement, qu'on ne frappe jamais les élèves : aucune punition corporelle. Si l'on nous questionne, ça ne fait pas de doute… Cependant, voyez la directrice, les adjointes… Premièrement, les parents disent : « Cognez, je vous y autorise, » et souvent ils montrent la manière de s'en servir : « Pan! du pied — pan! du poing, suivez le mouvement, n'ayez pas peur ; » mais ensuite, il y a un fait : quand un enfant est très misérable, on ne peut pas s'empêcher de taper dessus… Vous verrez vous-même, ma bonne Rose, la main sur le cœur, on ne peut pas… Ça coûte si peu et ça soulage tant!… Il faut connaître l'agacement d'avoir deux cents gamins autour de soi!… Parfois on se soulage sur quelques uns, pas très méchants, de ne pouvoir taper sur d'autres plus insupportables… On se cache le mieux possible ; la précaution est superflue : les misérables savent leur sort inévitable et les quelques autres qui excelleraient à se plaindre si on les frappait, trouvent juste que l'on maltraite de plus malheureux qu'eux… Vous verrez, vous-même.
Et ici une digression. A mon tour d'être jugée.
Je n'avais jamais parlé, dans mes notes, de Gaston Fondant, par une sorte de coquetterie. L'ayant un peu adopté, cet enfant, je n'allais pas m'en vanter. Sainte fille, va! Bonne et modeste, quoi! toutes les qualités.
Comédienne!
Ce fut un de ces jours printaniers où les bâtiments administratifs suintent une austérité froide en contradiction avec la nature et avec le besoin d'affection et de sécurité que l'on porte en soi. Et, il faut le dire aussi, un jour de persécution de Mme Paulin. Je terminais cette séance de prison dans un état d'agacement égoïste. Gaston Fondant et ses deux frères restaient les derniers dans le préau ; je rangeais pour n'avoir plus qu'à balayer après leur départ.
Gaston avait voulu me suivre, selon l'habitude, en trottinant accroché à ma jupe. Je l'avais renvoyé : « laisse-moi! », de telle façon qu'il était allé se blottir près de ses frères.
Comme je portais la corbeille débordante de papiers récoltés dans les coins et sous les bancs, il tira mon tablier au passage ; des papiers tombèrent. Je me baissai, posai la corbeille par terre et, avant de rien ramasser, d'une impulsion nerveuse irrésistible, je lançai une claque à l'enfant. Moi! j'ai fait cela!
Mme Paulin me l'avait annoncé : « On ne peut pas s'en empêcher. »