Où vais-je? Un courant plus fort que ma volonté m'entraîne : j'envisage maintenant hardiment une certaine éventualité ; je discute le pour et le contre. En somme, je n'ai pas fait vœu de célibat… mon grand ennui provient surtout des circonstances inaccoutumées… autrement, mon Dieu, je n'éprouve pas une répugnance invincible.
Détail curieux : à ces moments de délirante imagination, il me semble que j'ai des torts envers les enfants de l'école : je sens naître des remords de déserteuse.
Enfin, aujourd'hui, je me suis réconfortée dans l'admiration de Louise Cloutet (la Souris). De jour en jour, le visage de cette enfant se purifie et s'élève ; le rayonnement sage, souriant et bon de ses yeux noirs s'étend de plus en plus loin ; elle prend la morale scolaire juste du bon côté et dans la proportion voulue. L'école serait valeureuse quand elle n'aurait sauvé et façonné que cette grande personnalité!
Cet après-midi, à regarder la Souris dans la classe de la normalienne, à la première table, il me semblait que toute l'école fonctionnait pour elle, passait en elle, que toute la morale enseignée devenait vivante par cette enfant qui était chargée d'en porter la projection salubre dans les ténèbres du quartier.
Elle arrive maintenant, le matin, avec ses trois enfants : le poussin et les deux Leblanc. Quand elle fait miroiter devant eux son front marmoréen, semblable à celui de la normalienne, il y a vingt ans de distance entre elle-même et eux.
J'ai lieu de penser que la mère de la Souris intervient aussi dans le soin et la protection des deux enfants sans mère.
Au fait, j'ai rencontré Madame Cloutet un dimanche matin. J'avais vu des prodiges, autrefois, au cirque : par exemple, un homme se suspend par les pieds à un trapèze, la tête en bas, on accroche un cheval à ses bras, dans l'espace, l'homme s'allonge comme un élastique. Mais aucun spectacle d'effort ne saurait être plus stupéfiant que celui offert par la mère Cloutet, poussant, dans la côte de Ménilmontant, une voiture chargée de cinquante kilos de cerises. « A la douce, cerises, à la douce! » Une femme guère plus grande, ni large que la Souris, une arête de dos toute pointue et une voix si sympathique « de bonne misère », demandant seulement à rendre service et à manger. Je m'étonnais que les gens ne fussent pas crochetés par cette voix si persuasivement chantante sous l'écrasement ; je m'étonnais que toute la rue ne s'approchât pas…
Cette femme est capable de tout. Sûrement les petites Leblanc ont affaire à elle. J'avais demandé naguère à l'aînée comment s'arrangeait son dîner :
— Papa est trop ennuyé le soir, il me dit : tiens, v'là six sous, achetez ce que vous voudrez. Il s'en va ; j'achète du saucisson ou du brie, on se couche, on ne le revoit plus.
A présent, j'augure que les petites Leblanc mangent de la soupe le soir : depuis peu, la plus jeune semble avoir les joues mieux nourries. Miracle! c'est comme de la vraie chair qui lui viendrait à la figure!