— Vous avez été indisposée Rose, je vous dispense du service, Mme Paulin le finira. Vous pouvez vous en aller.

Arrivée à ma porte, je n'ai pas voulu monter, j'ai eu peur de la solitude dans ma chambre malchanceuse. J'ai préféré continuer mon chemin sans but déterminable. D'après mon imagination confuse, « l'on m'attendait », je devais apparaître à quelque endroit du quartier pour empêcher un grand malheur. Et je voulais discuter avec moi-même : irais-je demain chez mon oncle? Il me semblait qu'en marchant je trouverais l'irréfutable motif à rester femme de service. Et cette découverte — dans la rue — était indispensable ; l'école ne me tenait pas par des liens inarrachables.

Un fait dominait ma mémoire, j'ignore par quel phénomène : on était allé chercher un médecin, il était venu, lui! Il avait disparu au moment de ma résurrection. Mais on avait dû, un certain temps, le laisser seul dans la cantine où j'étais évanouie ; j'avais la certitude qu'un baiser puissant, fougueux, m'avait été donné et — malgré ma syncope — mon être tout entier avait bu ce baiser! La preuve était que j'en portais encore le feu en moi…

J'ai voyagé à l'aventure, tournant dans le quartier, d'abord la rue des Panoyaux, la rue des Couronnes, la rue des Maronites. Puis, par l'habitude du dimanche, le chemin des Buttes-Chaumont m'a requise. Là, j'ai voulu revenir chez moi, mais, dans mon trouble, j'ai continué à m'éloigner vers la Villette, le long d'une rue interminable, la rue Bolivar, je crois. C'est seulement au débouché du Canal que j'ai retrouvé ma direction par les boulevards extérieurs.

Mais, que de temps, que de divagation, que de distance! Par-ci, par-là, je m'arrêtais pour rattraper la notion du réel, je m'obligeais à nommer les choses environnantes : « Voyons… telle rue… bon! une marchande de frites et de gras double… un marchand de chaussures d'occasion, de cinquante centimes à deux francs ; il y a des souliers de bal. » Malgré moi, à chaque arrêt, des enfants de l'école s'interposaient dans ma pensée ; je les voyais avec les yeux de l'âme dans des attitudes ayant existé, j'évoquais des traits de leur destinée et leur image hallucinante m'attirait comme dans un trou ; je serais tombée, si je n'avais précipitamment continué ma marche.

Et voici l'impression en quelque sorte matérielle, survivant à chaque apparition : ma chair se séparait du quartier, ma personnalité se retirait d'un milieu qui n'était pas le sien, je retournais par aspiration naturelle vers ma classe d'origine.

Dans une rue, j'ai été offusquée de la teinte uniformément rousse des devantures de boutiques, ce rouge de vieux sang me crispait ; j'ai voulu me planter devant les affiches du Concert Mélino, j'ai lu tout haut des noms d'acteurs… la petite Irma… Soudain, j'ai eu la vision de la petite Doré : je la rencontrais, avec un cabas au bras où se dissimulait à moitié une bouteille contenant un liquide verdâtre.

— Qu'est-ce que tu apportes là?

— Du lait, Rose.

Elle ajoutait tout bas : « Quatre sous de lait pour eux cinq, il n'y en aura pas assez pour les faire dormir ; quatre sous d'absinthe, y en aura assez… Dodo, l'enfant do… » Et elle sortait la langue avec un air si contrarié d'être obligée de mentir, puisque sa maman le lui avait recommandé, elle inclinait gracieusement sa mignonne tête d'enfant obéissante, que je me penchais du même mouvement… C'était le vertige! vite, vite, j'ai, marché…