Madame Paulin, qui entend bien garder, sur moi, un légitime ascendant, me dit avec une sollicitude sévère :

— Vous êtes anémique, il faudra vous bourrer solidement.

Elle essuie le bout de son nez avec son bras nu et me rapporte du bœuf. Elle me regarde grignoter, maternelle, et son visage s'éclaire d'une lueur gaie qui me fait rougir :

— Faut bien que jeunesse se passe.

Et je devine qu'elle excuse, qu'elle admire mon anémie dont les causes folâtres ne lui échappent pas.

C'est une excellente personne ; son zèle amical baisserait, si elle savait qu'il ne m'est rien arrivé, mais rien du tout, dans cette jeunesse qui se passe.

Je bredouille, la bouche pleine :

— Merci, vous êtes trop aimable… je ne mangerai jamais tout ça… je vous assure que je suis très bien portante.

Une singulière pudeur m'empêche d'entrer en explications autres, et je perdrais contenance tout à fait, s'il me fallait fournir ce détail de conséquence :

« Avant d'être ici, je n'avais jamais quitté ma famille. »