Une cinquantaine de bambins, que l'on vient chercher séparément, sont restés sur les bancs du préau.


Le dernier enfant parti, les maîtresses, la cantinière parties, une lâche mélancolie me saisit, quand je me trouvai seule, mon balai à la main, dans le vide immense du préau.

Immobile, je considérais les choses, leur demandant l'apparence d'être vivantes : les deux cents patères au mur, les cordes pendantes des vasistas, les quatre tuyaux à gaz tombant du plafond avec leurs abat-jour de métal émaillé… Je comptais les raies du parquet, je cherchais le souvenir des enfants sur les bancs reluisants.

Étais-je assez abandonnée? Était-ce moi cette personne quelconque ; empruntée, dépaysée, en tablier bleu, en costume vulgaire, en coiffure vieillissante? Cette personne au visage réservé jusqu'à être inintelligent?

J'aurais dû me réjouir, pourtant : d'après leur façon de commander, ces dames m'avaient jugée du premier coup : une fille pleine de bonne volonté, capable de comprendre le service, mais gnian-gnian, comme on est à la campagne. Cette appréciation me vaudrait un affable mépris, autrement dit : la paix, la sécurité, le bonheur…

Mon énergie s'affaissait, comme si le bruit de l'école l'avait seul soutenue jusque-là : « Voyons, femme de service, moi?… rien d'autre?… il faut terriblement tenir à la vie… »

Et, tout à coup, je pensai :

— Il ne faut pas oublier que j'ai un ennemi dangereux : le délégué cantonal. Après son départ, il m'a bien semblé que la directrice m'apostrophait d'un ton plus sec.

Fait curieux : l'idée de lutter me remonta le moral. Comme j'ai des choses amères en moi! Comme cela me soulagerait de pouvoir haïr quelqu'un!