La récréation dans le préau, — à cause de la cour impraticable — produit des totalisations de bruit où l'on catalogue successivement le fracas d'une gare de chemin de fer, le grondement d'un déversoir, les éclats d'une salle de vente à la criée.
Les enfants lâchés font penser parfois à des volailles qui cherchent à picorer ; ils quêtent, s'approchent, on dirait qu'ils vont becqueter les camarades ; ils se fuient, se réunissent, rient, se fâchent, s'évadent ; il y a des volontés brutales, des minauderies, des complots, des promesses, des menaces ; des trésors sortent des poches, y rentrent ; des gestes se précipitent, se retirent. Des tout petits se griffent, des fillettes interviennent, justicières ; des commères ne tarissent pas, des forcenés glissent, tapent du talon, chantent, braillent, en amateurs solitaires. Le cri pointu des filles se dégage en maître.
Quelques mioches sont curieux : ils se prennent par le cou, s'embrassent ou plus exactement se frottent le museau, se flairent, se font des gentillesses animales ; ou bien ils se tiennent les mains, comme s'ils allaient se raconter un tas de choses, puis se regardent, se tortillent, ne sourient même pas et, sans parole, se quittent. C'est simplement l'instinct d'être de la même espèce chétive. Les fillettes de six à sept ans qui caressent ces mêmes bambins obéissent au contraire à un instinct « d'importance ».
Encore un bienfait scolaire révélé fortement par la récréation : le mélange rend les enfants égaux.
A vrai dire, les classes de la société ne sont guère tranchées. Pourtant, on pourrait établir trois catégories : 1o les enfants de boutiquiers ; 2o les enfants de marchands ambulants, d'employés manuels, d'ouvriers à travail et à ménage réguliers ; 3o les enfants de gens à métier inclassable, à existence instable, — ces derniers les plus nombreux. Car il est caractéristique, dans ce quartier, que des quantités de familles (?) logent dans les hôtels meublés ; des locations qui se paient à la semaine, voire même à la journée!
Ce n'est pas un semblant de mélange dans notre école : j'en atteste le tableau suivant. (Heureusement que la directrice ne le voit pas! autrement, gare aux fameuses prescriptions d'hygiène!) Près du lavabo, un gros blond à tête de Normand, admet cinq camarades à partager un sucre de pomme ; mais les doigts se poissent sans parvenir à casser le bâton ; alors, après la manipulation générale, on le passe de bouche en bouche : chacun a droit à cinq ou six sucements ; pendant que l'un déguste, les autres écarquillent les yeux, remuent à vide les lèvres et la langue, avalent leur salive. Mais la plus égalitaire tendance comporte des restrictions ; il y a des réprouvés : tout seul contre le mur, délaissé, ignoré, un bambin affreux, à tête de singe malade, suit la scène de sucement avec une effrayante expression d'avidité et de résignation ; il croise ses bras sur sa poitrine, il les serre, il les enfonce ; je vois sa peau remuer ; il frémit des pieds à la tête.
Je suis allée lui montrer une pastille de chocolat ; il n'a pas bougé ; ses sourcils froncés ont exprimé qu'il était blasé sur ce genre de mauvaise plaisanterie et qu'il avait sa fierté stoïque. Je lui ai mis le bonbon entre les lèvres ; vite, il l'a happé, mais il me regardait, tellement saisi par une notion extraordinaire que, certainement, il ne sentait pas le goût. Richard est son nom.
A l'exemple des maîtresses, je suis toujours munie de sucreries. Car, à l'école maternelle, les dragées font partie des récompenses, avec les bons points et la croix. On a ainsi utilisé ingénieusement, pour la discipline et l'émulation, les trois principaux instincts des enfants : instinct de gourmandise, instinct de propriété, instinct de domination.
On amène de petits animaux, l'école dirige l'éclosion de leurs appétits vers une sage sociabilité. La récréation ne me montre-t-elle pas la société en raccourci? toute l'agitation, tous les gestes se rapportent à prendre, à manger, à paraître.
Par le bénéfice du rassemblement, les énergies à divers degrés se heurtent et s'humanisent. Je vois un garçon et une fille, en discussion, confronter d'abord, l'une, un visage trop violent, l'autre une mine trop bornée, puis acquérir tous deux une même expression moyenne, ni trop exigeante, ni trop cédante et je me rappelle la théorie des vases communiquants : les esprits s'équilibrent par contact. Vive l'école! Il me semble aussi que le tourbillon, à force de passer devant les tout petits parqués dans le coin du calorifère, fait reluire leur intelligence, par frottement.