Je ne parle pas de Richard, l'affreux gamin à tête de singe malade, à qui j'ai révélé le goût des pastilles de chocolat. Le cas est tout à fait à part. Il existe entre nous un pacte, intensément sérieux, exempt de sentimentalité. C'est Richard qui a délimité nos rapports. Je lui avais donné un bonbon ; sa stupéfaction diminuée, il a exigé de rentrer dans le raisonnable ; on ne peut pas vivre sans attribuer aux faits une logique. Son expérience ne lui permettait pas de concevoir un don gratuit, il a tiré de sa poche un bout de papier crayonné.
— Tiens, alors je te donne un dessin, a-t-il dit simplement. Et son alors contenait l'inflexibilité des obligations réciproques.
Depuis cette époque, presque chaque jour, il y a échange entre nous, après quatre heures, dans le préau. (Vers trois heures, la normalienne distribue des carrés de papier et des crayons et autorise l'art fantaisiste.) Je tends un bonbon, Richard tend son croquis, nous ne sourcillons pas.
Pourtant un sentiment ondule chez Richard, mais je ne discerne pas si c'est de la reconnaissance, ou un souci d'honnêteté. Il a œuvré pour moi, expressément, avec conscience, avec goût, selon l'invariable répertoire graphique des jeunes enfants : une locomotive, un bateau, un cheval, un bonhomme. De plus, je constate qu'il laisse le moins de blanc possible ; il affiche, un air satisfait qui signifie : tu es bien servie, j'espère? Très attentif au sort de sa création, il ne me quitte pas des yeux que je ne l'aie précieusement logée dans ma poche.
Quand je me flatte d'avoir obtenu de l'attention, je fais allusion à une autre histoire.
Vendredi dernier, il était dix heures passées, je profitais de la présence de Madame dans sa classe pour préparer les tables du déjeuner ; soudain, j'entendis la normalienne qui se fâchait à l'extrême :
— Vraiment, c'est intolérable! Adam! je ne veux plus de vous ; sortez, cinq minutes à la porte, dans le préau, avec Rose.
Depuis le premier jour, je connaissais Adam, le mauvais sujet de la grande classe ; sept ans bientôt, assez grand, trapu, blond, le teint coloré, la face tauresque ; l'apparence d'un hercule pas méchant, un peu narquois, doué de cette intelligence ronde qu'on appelle un gros bon sens ; le regard gai, hardi, coutumier d'une fixité limpide à déconcerter même les grandes personnes. Il représente la vie puissante, décidée à s'élargir sans précaution ; au déjeuner, il finit les gamelles restées en souffrance, il mange le gras ; à la récréation, il règne, il conduit toujours une bande, il est particulièrement autoritaire avec les filles.
Il vient à moi, son tablier retroussé, les deux mains dans les poches de pantalon et tranquillement, avec philosophie, le regard voyageur, il me dit :
— Elle m'a f… à la porte.