Est-ce drôle! Mon ex-fiancé disparaît dans ce passé chimérique, ses traits échappent à ma mémoire. Je ne le hais pas.

Quel soulagement j'éprouverais pourtant à détester quelqu'un! Je le sens bien, voilà ce que cherche mon intime vitalité : un dérivatif de rancune. Et j'aimerais bien mieux les enfants!

J'ai peur que le délégué cantonal ne porte un intérêt sincère à la malheureuse population de l'école. Cela me le gâterait, ce monsieur d'importance. Il faut que le personnage garde cette propriété de crispation qui galvanise une femme… Oui, voyons… à l'avenir je savourerai un âcre plaisir à être encore à genoux par terre, les mains dans l'ordure en sa présence. Je me complais dans ma bassesse. Ainsi, un enfant puni dans son amour-propre se barbouille, se rend ignoble par bravade, par excès de rage.

Les hommes ne mépriseront jamais assez les femmes. Madame Paulin m'a lu, hier, ce drame sur son cher Petit Journal : un désespéré n'ayant pu obtenir la haute position qu'il convoitait a corrigé le sort par deux coups de revolver. Nous recélons plus de lâcheté, nous, les femmes : si nous ne pouvons pas gravir les marches, nous acceptons de les laver…

Un frisson m'a secouée ; j'ai attrapé mes paperasses, je me suis mise à les feuilleter, à faire un brin de toilette à mes notes ; j'ai attifé des phrases, comme si elles devaient un jour se produire en public. Et finalement, je me suis obligée à songer à mon métier. Je veux « rejoindre » l'employé qui a la nostalgie du bureau, et ne saurait se livrer à la moindre spéculation en dehors du service ; celui-là est un sage, il construit du bonheur avec les éléments mesquins que le sort lui a départis.

Demain, j'aurai une journée fatigante ; les enfants sont durs à tenir le lundi… Ah! m'y voici : voici le préau avec ses boiseries jaunes, sa barrière marron. Voici la classe de la normalienne ; derrière le bureau, deux tableaux noirs et des ouvrages de marqueterie, en laine sur carton, accrochés au mur ; les tables ; dans un coin, le poêle, dans l'autre coin, l'armoire qui renferme des livres, des cahiers et les fournitures pour le travail manuel, obligatoire tous les jours de trois heures et demie à quatre heures ; de la paille de différentes couleurs pour le tressage, du papier en bande pour le tissage, du carton pour le piquage, des perles, de la laine, etc. Au mur encore, très haut, sur de grandes pancartes, sont représentées des îles, des montagnes, des mers pour aider l'explication des termes géographiques, puis des plantes, des fruits et des légumes, illustrations des leçons de choses. Voici la classe de la directrice, autant dire ma classe : les cartes murales montrent des animaux ; les tables et les bancs ont la hauteur du « petit banc » cher aux ouvreuses ; l'armoire contient du papier de différentes couleurs, (car les tout petits font déjà du pliage compliqué) et des jeux de construction et des guignols ; il est si difficile d'occuper, d'amuser, de garder assis ces bambins! j'ai dû apprendre à faire les marionnettes… Ah! mon Dieu, demain matin, à six heures, mes feux ; pourvu que l'allumage ne rate pas… Pourvu que le temps reste sec ; je n'aime pas manipuler des épaves. Je vois l'arrivée, l'inspection de propreté, la conduite aux cabinets, l'entrée en classe… pourvu que le pain ne soit pas mouillé dans les paniers… pourvu qu'on n'entende pas trop souvent les appels d'alarme : « Rose, venez vite, Chéron saigne encore du nez — Rose, conduisez Guittard au lavabo… »

Comme je me sens mieux! on dirait que la lampe a réchauffé toute ma chambre. J'aurais tort de me plaindre : n'est-ce pas moi qui ai la plus belle famille? Je peux dépenser à plein cœur toutes mes forces d'affection et, voyons, cet attendrissement qui me pénètre me prouve aussi que je suis aimé!

Mais oui! je connais tous les petits par leurs noms (je n'ai plus besoin de les chavirer pour lire leur marque) et ma sensibilité sait même établir une distinction entre chaque… Il y en a de si laids que leur regard m'arrache de ma place et me fait venir, toute penchée. Ces exigeants, ils m'ont complètement adoptée! Il arrive aussi qu'un petit se dérange sans parler et, levant irrésistiblement vers moi son museau souffreteux, m'apporte ses pauvres mains rouges à dégourdir… Alors, alors, il faut bien croire que la maternité est en moi, sans quoi cet enfant ne la solliciterait pas si impérieusement… alors, il est bien certain qu'un petit enfant, quel qu'il soit, appartient à toute grande personne… des fibres rattachent une génération à une autre.

Je connais aussi, par leurs noms et par leurs types, la plupart des moyens et des grands ; mais eux ne commercent guère avec moi.

On ne se figure pas combien il est rare que des enfants accordent leur attention à qui ne les soigne pas constamment. Ils vous lorgnent, ils notent vos ridicules au passage, avec leur extraordinaire faculté d'observation, ils s'adressent à votre complaisance, mais vous ne faites pas partie du monde de leur pensée. Cela me chiffonne… surtout les élèves de Mlle Bord : ce sont déjà des personnages définis, je désirerais être admise dans leur intimité, je me sens à leur niveau… Et pourquoi donc me dédaigneraient-ils? Est-ce qu'ils copieraient la correcte et supérieure politesse de Mademoiselle à mon égard? Quand la sculpturale normalienne me parle, ses yeux ne posent pas sur moi, ils s'étendent au delà ; elle ne doit pas savoir si je suis brune ou blonde. Ses élèves empruntent ce regard distrait, négligent, pour me demander leur panier, leur béret. J'ai beau les aider, à l'arrivée, au départ, les rafistoler dans la journée, leur servir à déjeuner, ils ne m'aiment pas à la façon de mes tout petits. Je me sens pareille à une demoiselle habituée aux adulations, qui croit sa beauté irrésistible et qui rencontre un jeune homme parfaitement indifférent ; elle le déteste, elle cherche des rivales à détester, elle devient capable des pires sottises pour s'imposer à lui… Eh bien, oui! je suis ambitieuse, orgueilleuse, jalouse! oui, jalouse… Et j'ai voulu obtenir de l'attention ; j'en ai obtenu.