— Venez donc prendre le café, rue des Maronites, à deux pas d'ici ; y a des voisins, des jeunes gens ; on blague.

Je n'ai pas accepté, à cause de mon oncle, censément. Et je suis affreusement seule.

Le quartier revêt son aspect du dimanche : quelques boutiques sont fermées, les commerces de vins sont plus encombrés, ils vendent beaucoup « à emporter », le comptoir devient ami de la famille ; on voit des bambins se hausser sur la pointe des pieds pour poser leur fiole vide sur le zinc. Les passants plus rares s'offrent une allure de baguenaude ; les gens « bouclés » pendant la semaine se mettent à l'air, les autres, au contraire, fatigués d'être dehors, restent chez eux. Ces gens du dimanche rendent la rue inhabituelle et plus étrangère.

Au cours de ma promenade, j'ai reconnu avec plaisir des enfants de l'école. Devant chez moi, deux garçons, à plat ventre sur le trottoir, soufflaient dans le ruisseau sur un bateau fait d'un bouchon et d'une allumette. Quelques-uns, mêlés à des grands de l'école primaire, armés de manches à balai, formaient des groupes belliqueux ; je ne suis pas sûre que les grands seuls fumaient. Une bande, se livrant au jeu ultra-chic du traîneau, fauchait le trottoir : deux gamins s'accroupissent sur une planche supportée par quatre roues hautes de trois doigts ; les camarades poussent, appuyés à la planche et au chargement ; avec un formidable vacarme de cris et de roulement, le traîneau, mené de travers, heurte les boutiques ou verse sur la chaussée. On relègue les voyageurs assommés dans un coin ; d'autres marmots se disputent à qui fera le nouveau chargement.

Une fillette m'a dit bonjour. Elle a sept ans, on ne lui en donnerait pas quatre ; ses condisciples l'appellent « la Souris ». Elle accompagnait sa mère, marchande des quatre-saisons, elle poussait le dessous de la voiture et criait d'une voix drôle, courageuse : « Quat' sous les pommes, quat' sous la livre » ; une vieille voix des rues, qui n'aurait pas pu servir à aucun jeu d'enfant.

Les Buttes-Chaumont. Cela m'a rappelé mon enfance : du bonheur confiant, simple et doux. Des choses inutiles à mettre ici.

Je suis rentrée avec la nuit, parce que le soir, ma rue me fait peur avec toutes ses lanternes d'hôtel meublé, ses faux éclairages de marchands de vins et des gens qui rôdent et s'effacent, et d'autres plantés là qui semblent vous évaluer. La façade sombre de l'école ménage un espace louche, en retrait, où stationnent toujours des femmes, des hommes, et au loin, c'est le boulevard de Ménilmontant, encore plus hasardeux, trop vaste, avec ses arbres égarés et ses tramways hurleurs qui fuient le long des réverbères.

Je suis rentrée pas très réchauffée… On aimerait voir un visage en ouvrant sa porte ; on aimerait voir autre chose qu'une fumeuse, une table de jeu et une rocking-chair… J'ai toujours un serrement de cœur sur le seuil de ma chambre « qui n'a pas de chance ». Au-dessus de la fenêtre, un piton à rideaux, trop haut planté, conserve un bout de cordon qui oscille et accueille mon arrivée.

Mais je ne veux pas me laisser agripper par le découragement. J'ai pris un livre, sans retirer mon manteau ; l'haleine tiède de la lampe est venue sur mon front et m'a empêchée de lire : j'ai pensé à des promenades de famille, d'amis, de fiancés, dans un décor de quartier opulent… nous marchons, souriants… l'avenue se profile claire et monumentale… quand les mots ont été très caressants, nous nous taisons pour sentir leur douceur s'élargir à l'infini et d'un accord spontané, nous nous retournons pour attendre les parents qui sourient derrière nous… J'ai rêvé à de l'affection, à la bonté des choses…

L'obsédante physionomie de M. Libois s'est imposée à ma méditation.