A dix heures moins un quart, la normalienne n'avait pas commencé les exercices de lecture. A onze heures, son récit de géographie se coupait à chaque phrase d'une distribution de mauvais points ; l'instant de montrer une presqu'île sur la carte murale, trois gamins poussés par leurs voisins tombaient le derrière par terre.

Adam était à tuer ; ses camarades aussi lâchaient l'excessif de leurs propensions. Richard se grattait des pieds à la tête et envoyait des coups de pattes à Gillon qui le pinçait. Il faut, du reste, que j'introduise ici les personnages marquants de la grande classe.

Une réunion de soixante enfants possède un certain lot de types : six ou sept individus complets, fortement caractérisés, ressortent et résument l'ensemble ; les autres sont des exemplaires inférieurs, des copies plus ou moins effacées. Eh bien, dans la classe de la normalienne, les types, je les dégage et les vois constamment émergeant, frappés de lumière ; c'est maladif, j'allais écrire « vicieux », plus exactement peut-être. Connaître à fond ces enfants personnalisés, garçons et filles, correspond à une exigence de ma nature, de ma féminité ; le malsain est que cela se relie à des imaginations, à des regrets, à des aspirations… Parfois, je suis effrayée de ma perspicacité, en quelque sorte inavouable.

J'ai commencé par Adam, continuons l'exhibition.

Le lundi, parmi les élèves qui ont encore plus mauvaise « touche » que d'habitude, la palme revient à Bonvalot et la normalienne peut lui prodiguer des leçons de morale! Il siège à la dernière rangée des tables ; il constitue le type « inquiétant » : blême, les pommettes vieilles, sinistres, la bouche torse, les yeux coupants, il a la manie de crachoter continuellement ; du reste, il doit fumer. On rencontre, dans le quartier, des adultes à sa ressemblance, de ceux que les faits divers des journaux désignent comme de « pâles voyous ». Ses joues se plissent d'un rire jaune, pas gai. Il est détesté par ces dames et même par madame Paulin, sans motif bien précis, car on ne remarque pas qu'il dévalise les petits ou qu'il batte les filles plus que ne le font les autres grands. A vrai dire, on ne le punit pas énormément ; on l'exclut, du regard on le rejette ; il perçoit la réprobation et s'endurcit. Je ne peux considérer son long cou sans un malaise étrange et cet enfant au tablier rapiécé, aux souliers troués m'inspire encore plus de pitié que de répulsion : une pitié glaciale, frissonnante… Ses cheveux laids, d'un châtain terni, mal plantés, encombrent ses tempes et paraissent toujours trop longs. Je retrouverais Bonvalot dans les journaux illustrés : tête d'assassin, tête d'assassiné.

Croirait-on que je le préfère à Gillon qui trône à la table du milieu? Gillon, espèce de méridional, brun frisé, fils d'un employé, étale l'insolence, la santé, la superbe, la suprématie de la sottise. Quand il approche trop bouffi, trop engoncé de vêtements chauds et que rien ne se sauve autour de lui, je sens la bêtise reine du monde. Cet après-midi où la classe était déjà si agitée, pendant la leçon de calcul à deux heures, pendant le dessin à trois heures, pendant le travail manuel, il n'a cessé de réclamer : Mademoiselle! Mademoiselle! d'une voix exaspérante. Du reste, tous les jours, à toutes les leçons, il se plaint que ses voisins « copient sur lui », ou se moquent de lui. Et il a des camarades qui le suivent, qui l'écoutent ; dans la cour, il organise des jeux tels que d'empêcher les filles de parler entre elles, en venant fourrer la tête pour les écouter, en les séparant de force lorsque, bras dessus, bras dessous, à quatre ou cinq, elles déambulent en vraies commères ; d'autres jeux consistent à « faire les cornes », à conspuer, à entourer d'un rond dansant et grimaçant les punis, les malchanceux, les plus décriés de l'école, ceux qui arrivent trop barbouillés, trop mal ficelés, et que je suis obligée de remettre en état. Certes, je préfère encore à Gillon l'idiote Berthe Hochard reléguée dans la classe de madame Galant ; l'idiote au moins n'a pas d'idées, elle n'est pas haïssable ; Gillon n'a que des idées bêtes. Oh la binette obtuse et arrogante de Gillon déclarant : « Mon père à moi est employé dans un bureau. » Je le vois devenu grand… officier d'académie… détenteur d'une parcelle d'autorité… Tenez, j'aime Bonvalot, à qui j'ai donné, en dedans de moi, un surnom sinistre, un surnom blême et fuyant…


A la première table, tout près de la cloison vitrée, Louise Cloutet se tient droite, reflétant exactement la sagesse de la normalienne ; c'est elle que les camarades ont surnommée « la souris » à cause de sa taille minuscule. Brune, son bout de natte serré d'une rosette grenat, non pas en ruban, mais en tresse vulgaire, la peau foncée, les yeux noirs, petits, luisants, la figure déjà faite, elle a une physionomie sérieuse de femme pauvre, entendue et courageuse. Son tablier noir bouclé d'une ceinture de cuir jaune est presque toujours paré de la croix ; avec ses gros souliers de garçon, ses chaussettes noires et ses mollets bis, incroyablement minces, elle n'offre aucune séduction de petite fille ; mais elle fait aimer la vie, elle vous porte à savoir accepter la destinée allègrement. Elle me présage la ménagère parfaite ; ses gestes disent l'économie, la résolution, l'affection, l'indulgence généreuse. C'est surtout la femelle dans le sens de la bonté infinie. Il faut la voir arriver avec son panier, son carton et son frère, un bambin de trois ans, de l'espèce naine aussi, qu'elle appelle son « poussin » ; il faut la voir, au déjeuner, surveiller la nutrition du poussin! Dans la cour, elle ne joue qu'avec lui comme poupée, son dévouement s'est communiqué à trois ou quatre autres gamines, elle groupe les maternelles et, par amour pour « le sien », elle soigne, elle amuse les petits des autres. Elle danse en rond ; comme elle sait se rapetisser, se rajeunir! Le poussin est laid et grognon ; quand il murmure une phrase, le visage de sa sœur admiratif et ravi se tourne vers chacun : « hein! est-il gentil et intelligent! » Au milieu de la récréation, si la bande des brise-tout vient à passer, Louise Cloutet transporte le poussin à plein bras, de place en place, hors de leur atteinte ; son front bouge, la vigilance semble le tendre et l'arrondir : Adam pourrait s'approcher avec sa grosse face et ses épaules de déménageur, il trouverait à qui parler!

Le poussin m'a néanmoins adoptée, comme les autres tout petits. Louise alors?… Cela n'a pas été long : la première fois qu'elle a vu son frère cramponné en maître à mon tablier, elle m'a absorbée d'un regard intense et elle m'a connue. La Souris m'a promue son égale. La Souris! Je tâche d'être digne de cette compagne maternelle qui, noyée dans le tas, d'un signe ami, m'élève aux régions immenses de sa brave sérénité.