Virginie Popelin, à la deuxième rangée, derrière la Souris, c'est la vicieuse née, incorrigible et hypocrite jusqu'au merveilleux. Blonde claire, bouclée, avec un minois de coquette chiffonnée, trop maigre, d'un rose trop déteint, agréable seulement à distance ; je la vois grandie, très dévergondée, mais pas dans la catégorie des filles perdues ; au contraire, je l'imagine mariée, jouissant de la considération bourgeoise. Pendant les récréations, elle n'est occupée qu'à une chose : farfouiller les culottes des petits garçons soi-disant déboutonnées, ou conduire des garçons aux cabinets, ou inviter les garçons en robe à se baisser pour jouer dans le sable. Douée d'un regard sournois étonnamment rapide, elle singe la maternité de la Souris. Quand on la surprend de loin, en faute, rien ne saurait donner une idée de sa promptitude à rejeter ses mains derrière son dos, à attraper une pose insouciante, distraite, le nez en l'air ; on lui adjugerait tous les agréments : candeur, réflexion, rêverie charmante. Saisie sur le fait, elle nie, les paupières baissées, le bas du visage pincé, avec une obstination de fausse pudeur absolument déconcertante.
Je demande quantité de renseignements à madame Paulin pendant le sursis restaurateur où nous sommes seules, dans la cantine, avant le déjeuner des enfants. Madame Paulin conserve dans les archives de sa mémoire l'histoire de tous les habitants du quartier.
Il y a huit ans environ, la mère de Virginie, mariée, sans enfant, jeune, ronde, fraîche, était concierge d'une maison où demeurait un Contrôleur de l'Enseignement, célibataire. Sans instruction aucune, elle épelait à peine les noms des locataires. Un jour, faute d'avoir su déchiffrer la mention « très urgent », elle néglige une lettre adressée au monsieur vérificateur. Grave affaire.
— Eh mais, dit aux concierges le destinataire lésé, vous voyez le danger! Madame ne peut rester complètement illettrée, elle a des dispositions et de l'intelligence, il faut qu'elle monte chez moi, le soir, après dîner, prendre quelques leçons.
— J'ignore, déclare Madame Paulin, si la culture a bien marché, mais, un fait certain, c'est que Virginie est née un an après. Et cette gamine-là, elle a bien hérité de la coquetterie de sa mère, mais je vous promets aussi qu'elle en a de la rouerie d'inspecteur! Moi, à la regarder faire la sainte-nitouche, je reconnais le miel de ces messieurs fonctionnaires qui sont tout indulgence et justice et bonhomie par devant vous et qui vous flanquent des rapports salement traîtres au derrière : Je ne dis pas qu'ils sont tous taillés dans le même drap, ces gros messieurs, mais j'ai vingt ans d'école et je sais ce que je sais…
Revenons au portrait actuel. Virginie hésite à se frotter aux garçons de sa classe qui sont trop grands et surtout elle ne peut pas leur imposer ses complaisances ; mais alors, comble de la ruse, elle leur demande service.
Une fois, elle s'était rencontrée dans le coin du lavabo avec Bonvalot : celui-ci attiré par un gamin qui suçait un bout de sucre d'orge ; elle-même alléchée par le susdit gamin qui laissait voir un coin de sa chemise. Empêchée, elle a sollicité Bonvalot :
— Boutonne-moi mon tablier.
— Voilà.
Je lavais les éponges des tableaux noirs. J'ai remarqué son sourire remerciant, gâté d'incitation perverse, et, un instant après, sa voix courtisane :