— Resserre-moi mon nœud de ceinture, derrière, veux-tu?
Mais Bonvalot l'a empoignée par une épaule et l'a fait pirouetter, en grognant d'un accent canaille inimitable :
— Ah mais, t'as pas fini, toi? Tu sais, j'aime pas être embêté par les femmes.
Bonvalot n'est pourtant pas insensible au beau sexe. Aujourd'hui encore, dans la cour, je l'ai vu pousser Julia Kasen et la faire cogner du front contre le marronnier, parce qu'elle déclinait ses amabilités. Depuis longtemps, je suis peinée de certaines persécutions impunément exercées. Parbleu! la surveillance détaillée est si difficile dans le pêle-mêle hurleur et forcené de deux cents enfants! Et il n'y a que deux maîtresses « de service de récréation », après le déjeuner : les deux adjointes, ou la directrice et une adjointe. La troisième maîtresse, ayant participé au service du réfectoire, déjeune à son tour.
Les deux surveillantes se promènent sur la bordure asphaltée ; pour plus de vigilance, elles ne doivent pas se parler, d'après le Règlement. Mais leur regard pédagogique a beau courir sur les types, les Adam, les Bonvalot, les Popelin, il ne peut s'arrêter qu'aux gros faits excessifs.
Julia Kasen est une brune pâle à face orientale, d'une coulée pure, ombrée de sourcils et de cils splendides. Si je ne comptais sur la régénérante influence de l'école, je dirais que sa destinée infaillible est de devenir une misérable esclave de la débauche ; et, chose curieuse, cette enfant ne passe jamais auprès de moi sans me regarder à la dérobée, ou franchement avec un sourire faible et honteux comme si « nous savions », elle et moi. Ses parents sont des journaliers estimables quelconques, mais elle est jolie, d'une certaine joliesse spéciale, professionnelle quasiment, et son allure se ressent aussi d'une sorte de nonchalance fataliste. Et pourquoi Bonvalot a-t-il l'instinct de la cramponner sans cesse? On devine qu'elle le déteste, elle se crispe, essaie de s'échapper, puis elle le subit, elle se laisse promener par le bras, soumise.
Eh, mais! Où ai-je donc élaboré cette certitude de diagnostic? Il y a quelques mois, une pareille science m'était totalement étrangère. J'ai donc respiré la psychologie du quartier? Et voici le plus extraordinaire : à mesure que je me familiarise avec l'école, mon observation, d'abord superficielle et chercheuse d'ensemble, s'habilite parfaitement aux sondages individuels. Suis-je pas heureuse de pouvoir noter, au début de l'année scolaire, l'état d'un certain nombre d'enfants et de pouvoir suivre les améliorations successives jusqu'à la transformation acquise en fin de période? Peut-on vivre une œuvre plus intéressante?
Et j'ai fait bien d'autres progrès! L'esprit me vient! Le « bel esprit » s'entend.
Avant-hier, comme je cherchais le nom d'un enfant, Mme Paulin m'a soufflé : « Georges Dubois, presque le nom de notre délégué cantonal ». J'ai oublié ma réserve habituelle ; parodiant cette boutade célèbre d'un pamphlétaire qui reprochait à un mulâtre de ne pas avoir eu le courage d'être nègre tout à fait, je me suis mise à persifler :