— Rose, Mademoiselle a dit que vous veniez essuyer par terre.
Saluons Léon Chéron communément chargé des messages de la normalienne ; un brun qui saigne souvent du nez, petite tête régulière, sans accentuation, un type par le définitif de sa banalité. C'est l'échantillon de l'écolier sage, toujours décoré, toujours inscrit au tableau d'honneur ; tablier noir bien tiré, bien boutonné ; intelligence moyenne, droite, pas futé, mais appliqué. A la première table, il est le plus relié à la maîtresse par son attention tendue ; ses oreilles sont écartées, croirait-on, par excès de zèle. Au plus fort des jeux, dans la cour, il ne manque pas de jeter des regards raisonnables sur Mademoiselle. Des parents à principes doivent l'élever sévèrement ; il a deux frères qui ne le vaudront pas : un, avec Madame Galant et un, dans les tout petits, qui vient de la crèche. En somme, une volonté suffisante et louable. Je le détermine, — par transposition d'âge : artisan à nombreuse famille, besogneux et optimiste ; bon contribuable, bon électeur, bon père, bon travailleur ; l'élément régulier, conservateur, pondéré dans le peuple.
Oui, c'est Léon Chéron le préféré de la normalienne ; mais la confiance de Mademoiselle, à force de solidité, devient trop distraite et il arrive que le détestable Adam reçoit bien plus d'attentions que le préféré. Je saisis même que les beaux yeux marrons de la normalienne fixés sur Adam affectent une sévérité menteuse, et quand Mademoiselle s'indigne vers la directrice : « Madame, voyez! encore ce monstre d'Adam à cheval sur cette porte de cabinet! » je dépiste là-dessous un certain sentiment féminin dont ne bénéficiera jamais le sage Léon Chéron.
A considérer ces deux enfants si dissemblables, l'on mesure déjà combien importante est l'éducation de la volonté, mais pour être édifié complètement, il faut étudier Léon Ducret : celui-là n'a pas de volonté du tout ; un gamin blond fadasse, à visage anguleux, incolore, qui reste où on le consigne sans oser décamper. Ni bon, ni méchant, il n'est pas sympathique ; il tortille un dos craintif de bas fonctionnaire ; ses jeux diffèrent de ceux des camarades ; tous ses gestes ont des crans d'arrêt : on dirait que la surveillance l'a aplati jusqu'à lui retirer du souffle, jusqu'à l'estropier. Il désobéit, mais bêtement, pour des riens et avec une ruse mesquine ; il fait penser à l'employé qui use ses facultés à tromper la vigilance du chef, pour des niaiseries : pour lire son feuilleton, pour s'absenter dix minutes. Par exemple, Ducret fourre des cailloux dans ses poches, à la récréation, puis, dans la classe, dissimulé par les élèves assis devant lui, il lime furtivement des entailles à sa table. Pris en faute, il s'anéantit, sans ressort. Et pourtant il a été placé à la crèche dès sa naissance et, depuis quatre ans, il vit à l'école maternelle. Fallait-il qu'il fût d'une nature inconsistante! Car enfin, ce ne peut pas être l'élevage administratif même qui l'ait plié comme un chiffon et rendu si nul? D'ailleurs, il a une sœur et deux frères plus jeunes et de pire acabit : rabougris, affamés, hagards.
Pour faire pendant à Léon Ducret, côté des filles, je citerais plutôt dix noms qu'un : Berthe Cadeau? Gabrielle Fumet? Vraiment, je ne peux choisir, elles sont dix dans la classe qui se ressemblent comme des sœurs : visage vieux, allongé, chlorotique, grand nez, grand menton, physionomie d'une laideur triste vraiment pauvre, corps maigre sans grâce et même agaçant par trop d'apathie. C'est le type le plus nombreux et le plus adhérent au quartier. Ça ne parle presque pas, ça ne sait pas s'amuser, ça ne désobéit presque pas, ça décourage la taquinerie des garçons, ça n'existe presque pas : si bien, dis-je, que, dans le tas, il n'y a pas de sujet faisant relief. Et elles sont bêtes : l'esprit inextensible comme leur figure pierreuse, comme leur corps chétif ; enfin, au lieu d'énergie, de l'entêtement dans le nuisible ou dans l'inutile.
Si l'école ne vivifie pas et n'arme pas cette enfance, que retrouvera-t-on dans quinze ou vingt ans? une génération déjà végétante actuellement ; une humanité à peine profitable aux exploiteurs, lâche à décourager les philanthropes, et stupide à justifier l'injustice exterminatrice. Reconnaissez-vous ces femmes capables seulement de geindre, d'encombrer sans lutter, n'ayant de fermeté que pour refuser d'oser? travailleuses sans cases, toujours en surplus, quêtant, ramassant les bribes, se disputant les offres dérisoires? bétail dépréciateur, désastreusement préposé à éterniser les salaires faméliques par sa production médiocre, lente, résignée?
On ne se représente guère une famille fondée par les Berthe Cadeau, par les Gabrielle Fumet : ça doit disparaître on ne sait comment, sans laisser de traces… Ou alors, tout l'opposé ; ça pourrait avoir des enfants, des avortons, beaucoup, sans conscience, par veulerie, presque par maladie, comme un animal a des portées successives… des enfants que ça laisserait croupir, sans les soigner… Heureusement que l'école va infuser son sang « à ces visages pointus ».