Au-dessous, il n'y a plus à mettre que Berthe Hochard, l'arriérée de chez Mme Galant : elle reste des heures immobile, assise ou debout, paraissant ne rien voir, ne rien entendre. De face, les yeux perdus dans l'espace, la bouche fixe entr'ouverte, les joues inertes, elle évoque l'idée d'une humanité à bout de souffrance, arrivée à l'éternel repos. De côté, l'on s'aperçoit qu'elle a la tête déformée, cabossée, aplatie, comme par de monstrueuses gifles et que les traits broyés tiennent leur expression immuable d'une superposition d'abominables épouvantes. Et l'on se demande quelles étapes affreuses la race a pu gravir, combien il a fallu de générations suppliciées pour aboutir à un tel anéantissement dans l'horreur! Et l'on se demande qui a pu souffleter d'un tel outrage indélébile la majesté humaine!
Lorsque je monte au premier, dans la classe de Mme Galant, pour arranger le feu, le poêle étant à droite du bureau, face aux élèves, une cinquantaine de paires d'yeux s'enquièrent vite de ce que je fais ; seule, Berthe Hochard assise à la première table, ne permet pas un vacillement à son regard de pierre. L'on chante ; les cinquante bouches s'ouvrent à qui la plus ronde sur les e, les i, les a, une partie des gamins rendent distraitement les sons par impulsion mécanique, les autres poussent les voyelles exagérément par sentiment des mots ou par espièglerie, au milieu de ce jeu cadencé des gosiers, les lèvres mortes de Berthe Hochard exhalent sans fin le silence intérieur. Si la maîtresse improvise une leçon en s'aidant des pancartes murales qui représentent des plantes, des fruits, l'attention sort en couleur, en relief, des fronts, des yeux, des nez, des joues, la compréhension miroite et chatoie au fin bout des museaux, palpite aux cils et se pose aux mentons ; quelquefois, Mme Galant provoque volontairement un rire général qui fuse tout droit d'abord, puis trinque et se mêle de voisin à voisin ; alors, il faut bien frissonner : Berthe Hochard garde sa rigidité inexorable, hallucinante : elle est arrivée! toutes les émotions, toutes les larmes, tout le sang, tous les cris, toutes les convulsions ont été arrachées d'elle — et elle attend patiemment que les autres voyageurs veuillent bien la rejoindre!
Je m'améliore beaucoup depuis que je connais des enfants de la grande classe.
Ces élèves ont un attachement vrai pour leur institutrice, mais ils ne sont pas précisément amis avec elle ; ils sont disposés, mais une mésentente subsiste. D'une façon générale, les maîtresses abordent les enfants avec trop de pédagogie ; par préjugé de métier, elles les croient trop « enclins à mal agir ». En les abordant « comme tout le monde », au naturel, on doit mieux réussir.
Quelle précieuse découverte! Je veux « être amie », moi! Je veux leur cœur, leur caractère original ; je veux qu'ils daignent m'admettre dans leur intimité, qu'ils me fassent la charité de leur franche brutalité. Donc, je me rends le plus possible camarade et pareille à eux.
Et voici ma chance : ils portent l'odeur de leur famille, ils sentent le fer, l'huile, le charbon des machines et des outils, le vernis d'ébéniste, les pommes de terre frites, la sueur, le vin, le musc ; ils répètent aussi les manières de leur entourage : les uns font la chaloupe en marchant, les autres accusent l'allure lente d'ouvriers fatigués, l'air de traîner une voiture à bras derrière eux, l'air de tirer, du dos, l'immémoriale misère. Eh bien! ils m'imprègnent de leur odeur, puisque je les manipule, puisque je nettoie leurs traces, puisque je m'agenouille… Oh! cette fadeur que mes vêtements éparpillent dans ma chambre! Je me rappelle que j'aimais la verveine autrefois… Non, je ne me rappelle rien… Eh bien, aussi, je prends leur allure, une dégaine peuple, ouvrière, carrée, lourde. Je traverse ballante le préau, j'appuie d'une hanche sur l'autre pour apporter une éponge de tableau noir, je me baisse d'une masse, avec une grâce de coltineur pour mon service des cabinets. J'ignore les hésitations de mains blanches, je tripote à même, aïe donc! J'apostrophe les enfants comme si j'allais leur offrir un verre sur le comptoir et ma voix gratte l'accent de Ménilmontant. Telle est l'impression que je me fais à moi-même, à juste titre sans doute, car non seulement les enfants, mais les mères se familiarisent étonnamment avec moi. Je m'améliore beaucoup.
Il y a une porteuse de pain, Mme Fradin, qui, dès la Toussaint, s'est improvisée d'autorité mon amie. Son gamin est un grand qui vient tout seul à l'école et s'en va de même et je n'ai pas encore deviné comment elle me connaît si bien. Nos rencontres ont lieu le matin, dans la rue, à six heures. Elle m'interpelle :
— Hein! ma vieille, on a du mal à commencer la journée si tôt? Qui est-ce qui vous réveille?… Ah! oui, la vie est dure à nous autres ; c'est les pieds qui souffrent… pas vrai?