— Alle a dit comme ça : ah bin tant faire, aurait fallu le tuer tout à fait. Eh! Rose, eurgardez donc le gaz comme i'danse, i'fait guignol! tututu, tututu, danse, danse, danse, tu…
Nous rions aux anges ; les paupières mi-closes, le nez en l'air, le gosier offert.
Le plus beau rire appartient à Irma Guépin. J'aime bien qu'elle reste tard, le soir, je m'amuse à l'attifer, à ornementer sa chevelure opulente. Des yeux bleus écarquillés, un nez court, une bouche trop fendue, le front éclairé, une blondeur et une blancheur alsaciennes, elle rit tout le temps, à tout le monde, et surtout aux garçons. Si elle ne changeait pas, ce serait le type de la fille facile par douceur, par envie de folâtrer, par tempérament bêta et bonasse. En voilà encore une sur quoi l'école devra avoir une action des plus raffermissantes! Pas de vice en elle ; ce ne serait pas une personne de mauvaise vie, à vrai dire, car elle ne garderait pas assez de rigueur pour vivre de son inconduite ; ce serait l'ouvrière sans mœurs, des romances populaires, en plein vent, qui se laisse cueillir par le plus hardi. Il faut voir comme Irma est « sans défense » devant Adam. Celui-ci, par exemple, n'a jamais de dessert, il n'hésite pas à s'adresser aux privilégiés et de préférence aux filles ; elles sont plusieurs qui ne lui refusent jamais. Il demande avec une autorité qui magnétise ; la gamine rit à son audace, à sa santé brutale et donne. Il y a la soumission d'un sexe à l'autre ; on devine des générations de femmes battues par les mâles et gourmandes de la force.
Je m'assieds et elle se tient debout, entre mes genoux. Je ne possède plus de chiffons élégants, moi, je ne connais plus la coquetterie personnelle, et voilà qu'un plaisir m'alanguit comme si je reprenais mon miroir de jeune fille, mes colifichets d'autrefois. L'instinct de mignardise apparaît vite chez cette gentille Irma proprette et gracieuse ; elle se prête à mon jeu comme à une leçon de « bon goût ».
Ce soir, mon chiffonnage de ruban n'allait pas comme je voulais, rien de léger, de mousseux… Et soudain, j'ai vu mes ongles usés, mes doigts imprégnés d'une crasse indélébile par le nettoyage du poêle, par le balayage, le lavage. J'ai baisé Irma Guépin au front et j'ai laissé son ruban neuf, qui était d'une fraîcheur trop délicate pour les mains rugueuses d'une femme de service.
Que noterais-je encore?
A l'école où j'ai fait mes études, les grandes élèves choisissaient toutes une petite qui était « leur fille », c'est-à-dire leur protégée et leur poupée. J'ai pris Irma Guépin comme fille, sans y penser, par répétition d'actes anciens. On s'est même aperçu de cette préférence avant que j'en eusse pleine conscience moi-même. La directrice m'a secouée une fois :
— Surveillez donc votre Irma, là-bas.
Quand je l'ai eu baisée au front, Irma est restée debout devant moi et, tout à coup, son rire a modulé une sonorité particulière :
— Mon ruban mauve, maman me l'a acheté avec une pièce de vingt sous que M. Libois m'a donnée.