— Celui acheté avec les sous de M. Libois? Non, je ne l'ai plus, il est tombé dans la boue.

Elle m'a contemplée fixement avec un rire émoustillant, selon son habitude. Pourquoi ai-je rougi jusqu'aux cheveux? Pourquoi cette moiteur aux mains, — et cette singulière sensation de vide quand Irma a été partie?


Ce soir, dans ma chambre, là, posément, j'essaie de mettre un peu d'ordre dans mes idées. Voyons, je suis bien de sang-froid ; les choses n'ont pas changé : voici ma fumeuse, et ma table de jeu et le piton à rideau, là-haut… Eh bien, la population du quartier, ces gens, les parents des enfants, je les vois bien aller et venir dans la rue, je connais leur extérieur, leurs gestes, leur langage et je sais le secret de leur activité ; ce sont, pour la plupart, des pauvres hères assez bas, travaillant trop ou croupissant trop, mangeant mal, buvant mal, tournant dans un cercle étroit de souffrance, de laideur, d'ignorance, et de préjugé, ayant une petite animation cérébrale désastreusement entretenue, une intelligence de samedi de paie, de café-concert, de lendemain de noce et de tirage au sort… Eh bien! tout examiné, le but serait que les enfants diffèrent d'eux le plus possible ; je n'extravague pas!

Réfléchissons maintenant à cet enseignement si intransigeant, sur le chapitre spécial de la famille ; voyons, je ne me trompe pas non plus, j'entends bien raconter tous les jours l'histoire du petit mouton qui n'a pas voulu passer juste par le chemin où passait sa mère et qui, à cause de cela, a été mangé par le loup. Que signifie cette infaillibilité des parents? A quoi tend ce dogme à voie unique? Si ce n'est à rendre la génération qui vient d'éclore pareille à sa devancière?

On ne se contente pas de dire : « Vous devez écouter les bons conseils de tranquillité, de propreté, de sobriété », non! une insistance généralisante semble prévoir les ordres inadmissibles et prescrire la soumission passive même à l'absurde, même au mal.

Jusqu'à présent, les leçons de docilité m'avaient paru indispensables, adressées à des enfants de deux à sept ans. Quoi de plus naturel? « Va faire les commissions. — Mange ta soupe comme papa. — Imite la tenue convenable des grandes personnes. » Oui! Mais il faut penser à leur terrible faculté de tirer la conséquence totale d'une idée : « Si l'exemple des parents est bon pour une chose, il est bon pour toutes » disent les enfants. Leur logique rudimentaire, de roc, de fer, est impénétrable à tout raisonnement contradictoire et « distingueur » ; elle se confond avec le sentiment de la « justice égale », lequel prédomine immanquablement, étant dérivé lui-même de l'instinct de conservation. (Jolie phrase et d'un poids montagneux! Elle n'a que le défaut d'infirmer la donnée précédente — pas plus ; — car si la dialectique enfantine même est à voie unique, les préceptes absolus ne nuisent pas expressément, ou tout au moins, à quoi servirait-il de faire des réserves?)

Quoi conclure? On ne peut pourtant pas prescrire aux enfants de n'écouter personne en dehors de l'école et de discerner seuls le bien et le mal…

Je m'étais couchée, je me suis relevée. Les échos du soir étaient venus me tenir compagnie, comme d'habitude : ce furent d'abord, envoyés par la maison, un cognement de querelle de ménage, sourd, consistant et un autre cognement de « correction d'enfant » plus écraseur ; puis, envoyés par la rue, l'appel « à l'assassin » et la galopade ordinaire des bottes de sergents de ville traînant derrière elles une queue de rumeurs. On ne se lève pas pour si peu. Mais, de longs cris montent de chez la sage-femme, des hurlements affreux de douleur et aussi des râles de fécondité, d'assouvissement, qui se répercutent dans ma chair en une tristesse intolérable. Je me remets à écrire sans bas, en camisole, je veux avoir froid, je veux que mes jambes se glacent.

Je me rappelle des récréations où le courant est de jouer au papa et à la maman : cela tourne toujours de telle sorte que, malgré les remontrances antérieures, Adam embauche une bande pour faire la noce. Des chérubins roses, des fillettes aux yeux bleus hallucinants d'infinie candeur, des innocents de deux ans, savent déjà la règle du jeu.