Et voilà le malheur : l'inclination du peuple pour les brigands n'est pas l'instinctive bienveillance à l'égard du réprouvé ayant osé agir contre tous, elle n'est pas due non plus à l'obscure perception qu'un malfaiteur c'est un pauvre et qu'un pauvre c'est « du peuple », non, je crois plus banalement que cette inclination révèle un goût fanfaron de l'oppression et découle des romans feuilletons, des mélodrames, de la mauvaise éducation héroïque, du besoin d'art mal servi.
Je voudrais garder ma confiance entière dans les bienfaits de l'enseignement moral. Vain désir! La réalité brutale m'étreint à chaque instant.
J'ai entendu la mère Doré renouveler sa plainte à la directrice :
— Punissez cette morveuse, elle a déjà des idées… c'est trop jeune, est-ce vrai madame? c'est trop jeune.
Il faut que l'école touche joliment juste pour avoir une influence améliorante!
Alors, une morale par enfant?
Dame! Que dirait-on d'un hôpital où les malades seraient répartis pêle-mêle dans les salles, d'après leur âge simplement, et où un médecin, n'ayant pas le moyen d'examiner chaque cas particulier, prescrirait la même potion pour soixante patients différents?
Quelle tête ferait le visiteur à considérer les malades un à un? J'en suis là : je ne puis m'empêcher de détailler les enfants, de scruter les parents, le quartier, et de m'arrêter à chaque tare particulière.
Et alors, étant agenouillée entre un banc et une table à nettoyer par terre, j'aspire comme des bouffées de vérité : on ne peut pas alléguer que l'école se trompe — appréciation trop vague — il faut spécifier : la leçon a le tort d'être servie pareille à tous, aux forts, aux faibles, aux gentils, aux affreux ; tel conseil profitable à Pierre peut parfaitement nuire à Paul.