Trois heures sonnèrent à un réveil accroché entre deux masques de plâtre.

— Repos ! cria Morlane.

Une camarade était là, qui posait toute nue, par gratuite complaisance. Elle respirait la famine et la dégénérescence : une poitrine étroite, à peine pochée, des bras en pattes d’araignée et ce désossement qui exhibe les clavicules, les palettes des omoplates, les crosses des hanches. Roussâtre, une chevelure indigente genre caniche, une figure trop chiffonnée, comme d’un enfant grimacier qui s’amuserait à rapetisser les yeux, à ratatiner les joues, elle paraissait étonnée et désarmée d’être, à vingt ans, si laide et si misérable.

Morlane alla chercher, derrière la cloison, du pain, du fromage, un couteau, et plaça le tout au milieu d’un banc de bois.

Ils s’assirent bout à bout et se mirent à manger, en lorgnant le tableau sur le chevalet. La clarté d’avril tombait toute pure, en masse ; aucun mouvement dans la cour où le mur tendait un silence gris.

La pose recommença.

A cheval sur une planche supportée par de hauts tabourets, la disgraciée serrait le bois avec ses genoux, éperonnait le vide, et, faute de lyre, brandissait une cuiller à pot en fer émaillé.

Morlane se recueillit un moment, la palette en main : un fluide travaillait dans l’air, dirigeait sur la femme peinte les atomes émanant de tous les objets présents, des esquisses, des plâtres suspendus, attentifs.

Soudain, Morlane se décida : les touches du pinceau coururent. Et voilà que la disgraciée, raidie vers le chevalet, sentit les coups d’yeux ivres prendre sa féminité et la faire passer, vaporeuse, dans l’œuvre.

Quand arriva le tortillement de la fatigue, Morlane devint fébrile comme si l’accentuation de la laideur rendait plus saisissable la magnificence dont il sublimisait son héroïne :