On aurait jugé les Prestal des gens sans activité cérébrale, voués à la plus morne routine. Les enfants mêmes souffraient de l’arrêt du roman, sans savoir. Ils s’ennuyaient à la maison, ils ne trouvaient plus à quoi jouer. Et l’allégresse phénoménale que l’on se promettait de partager avec Catherine, ils la sentaient s’éloigner, s’éloigner… la certitude manquait au front de leurs parents. Et la table et les portraits du salon ne répétaient plus rien… où espérer alors ?

Le soir, Ferdinand se forçait à dire des phrases indifférentes, et malheureusement, Marthe parlait moins, sans entrain, alors qu’une infusion de gros verbiage aurait peut-être ranimé l’œuvre.

Seulement, elle ne dérangeait pas son mari par les besognes domestiques. Grâce à une invention inexplicable, le ménage se faisait invisiblement. Quand le roman était en pleine vitalité, la vitalité de Marthe, forte aussi, pouvait le heurter ; mais maintenant !… Fait tragique : le dimanche, Marthe ne bouleversait plus l’appartement ! Elle entretenait plus que jamais, seulement, elle entretenait les petits coins ! Son zèle ménager, devenu étriqué, se cachait dans la cuisine, dans le cabinet noir, où elle recensait des vieilleries. Chaque lundi, le front pensif, elle s’en allait à l’ouvroir, portant un petit baluchon de nippes à donner. Ne faut-il pas des actes pieux pour changer les destins contraires ?

A l’ouvroir, alors, c’était autre chose : pas une déchue maintenant ne disparaissait sans avoir dit sa peine à Marthe. Il n’y a pas de rancune sociale qui tienne, entre déchues.

X

Le peintre Morlane, en lutte, lui aussi, avec la difficulté économique, habitait une singulière cage.

L’ancien Paris avait laissé, rue Girardon, une maison de deux étages ayant pour entrée une porte charretière, surmontée d’un panneau presque effacé : Vacherie de Montmartre. Au fond de la cour, était un grenier à fourrage vitré, face à la muraille nue : cet appentis de bois, coupé en deux par une cloison, constituait l’atelier et le domicile de Morlane.

Agé de trente-cinq ans, tête slave, blond filasse, nez large, grands yeux enfantins, Morlane occupait, en outre, été comme hiver, un costume de velours gris-de-fer, dans lequel, avec sa moustache haute, sa membrure forte et son aspect débonnaire, il faisait penser à un mousquetaire et à un charpentier.

C’était l’avant-veille du terme, un lundi, le marchand de tableaux devait venir avec de l’argent.

Morlane terminait une peinture de grande dimension : une femme nue, robuste, belle d’une beauté de peuple, enfourchant à cru un cheval roux. Tournée sur la droite, de façon à montrer sa poitrine et son visage, elle brandissait une lyre d’un geste triomphal, superbement sûr d’atteindre le ciel ; ses cheveux d’or crépelés volaient, se mêlaient sous le bras levé au fauve de l’aisselle ; la crinière du cheval roux enflammait sa cuisse. Ses yeux droits assaillant l’immensité, sa bouche prodigieusement déchaînée, lançaient un appel d’émulation aux libres fureurs de l’Art. Ses reins tant se cambraient et tant son ventre crépitait en avant, que le cheval cabré, les naseaux en éruption, bondissait comme sous une brûlure. Telle était la vibration du tableau que les seins aigus et blancs de la femme semblaient naître indéfiniment des battements de ses flancs qui montaient, floconnaient et créaient l’éblouissant éther lui-même.