Et Ferdinand savait bien que la morale serait vengée tôt ou tard : la morale du métier unique ! Déjà il connaissait le sens de ses notes signalétiques et leur sanction pécuniaire :
« Cet employé paraît constamment fatigué par une vie peu régulière, manque d’ordre et de mémoire ; ne prend pas suffisamment la peine d’étudier et de suivre les affaires. »
Et, par ailleurs, — dans le cas d’une réalisation inespérée, — il entendait d’avance la critique : « Écrivain inégal ; des « trous » donnent l’impression d’une œuvre mal éclose, bousculée. Çà et là, l’écrivain a été sur le point de monter très haut, ses ailes se sont cassées. »
Une période s’ouvrit où Ferdinand eut à fournir un travail considérable au bureau : le service exigeait, impossible de se dérober ; de plus, le chef talonnait sans répit ; vingt fois par jour, il appelait ou bien il venait ; le reste du temps, on l’entendait, on le sentait là, tout près.
L’administration saturait Ferdinand totalement. Il sortait bourrelé, incapable même de lire après dîner. Il ne pouvait pas empêcher « les affaires » de continuer toutes seules dans sa tête.
Le matin même, l’intelligence n’était pas nettoyée des préoccupations du bureau, et, à cause de cette notion que, tout à l’heure, il allait falloir « s’y remettre », Ferdinand ne pouvait diriger ses facultés nettes et fortes sur son entreprise littéraire. Alors la peine était indicible, de cet homme opiniâtre, chaque jour installé à sa table, devant son papier, aux mêmes heures, et devenu impuissant.
Pendant plusieurs mois, le roman recula plutôt qu’il n’avança : des pages mauvaises furent écrites qu’il fallut déchirer ensuite.
Dans la famille, rien n’était changé, censément, puisque Ferdinand n’avait pas l’habitude de parler de son œuvre. Et pourtant, quel enserrement oppressif !
L’appartement paraissait moins visité par la clarté du jour ; une pesanteur de l’air épandue sur le quartier raccourcissait les regards. On percevait plus que de coutume les bruits passagers de la rue Saussure, mais ils n’augmentaient pas la vie.