— Vous m’avez demandé, monsieur.

L’homme est supprimé ; il n’y a plus qu’un sous-ordre, prompt aux oscillations, cherchant à être le calque exact du chef : visage et intelligence.

— Monsieur Prestal, — dit le chef avec cette urbanité qui rend la toute-puissance plus accaparante, — je vous prie de me préparer immédiatement un rapport détaillé sur le régime comparatif des transports, afin d’exposer exactement la situation qui nous est créée par le nouveau règlement. Vous avez donc à vous pénétrer des textes et des pièces du dossier. Il importe de voir l’affaire d’ensemble d’un esprit lucide et méthodique ; et comme vous serez spécialement chargé d’en poursuivre la solution, je tiens à ce que vous possédiez à fond la matière… Asseyez-vous donc.

Vinrent les longues explications qui compliquent et vissent des obstructions dans la tête ; puis, les questions qui font le vide : Résumez-moi le précédent ? Où en est l’enquête annuelle ?

Il n’y avait pas à simuler l’attention, ni à ménager la dépense d’influx nerveux. Au bout d’une heure, ayant été successivement, et à maintes reprises, chargé, puis pompé, Ferdinand retourna dans son bureau.

Là, devant son papier et sa plume, il se trouva aussi étranger à toute conception sentimentale que l’aigle administratif le plus féroce. Le moindre essai de remémoration littéraire lui causait un intolérable malaise. Seul subsistait l’instinct de donner satisfaction au chef : le restant de la journée, par une nécessité brutale, l’intelligence abasourdie ne consentit à vivoter que dans les pièces du rapport à préparer.

Le soir, Ferdinand reprit sa route du matin, triste et courbaturé, mécontent de lui-même, comme un homme tiraillé qui ne fait pas ce qu’il doit, ni d’un côté ni de l’autre. Il sentit avec malaise le raccourcissement des jours, l’approche de l’hiver, les arbres du boulevard extérieur montraient déjà une désolante nudité.

Il réfléchissait dolemment :

— C’est qu’il y a des axiomes formidables sur l’obligation de remplir intégralement l’office dont on est chargé et de se cantonner dans une seule ambition. Que de vérités inexorables comme l’airain ! « Suis ta consigne. Sois l’homme de ta condition. » Et certes, combien l’on sent heureux l’individu adapté à son seul service ! comme il respire aisément, d’accord avec la conscience universelle, protégé par un immémorial formulaire ! Quelle sérénité d’âme, quelle force à toute heure, en tous lieux, chez le bon employé, par exemple ! Ne faire qu’une chose et aimer cette chose que l’on fait ! »

Tandis que Ferdinand, répréhensiblement livré à deux métiers incompatibles, courait grand risque d’être médiocre en tout. Et n’avoir même pas l’approbation de sa propre conscience ! Car enfin, le travail qu’il préférait ne rapportait rien, et l’on se doit à sa famille autant qu’à son administration.