— C’est une œuvre haineuse.
— Oh ! l’art peut se donner comme fin n’importe quelle émotion, aussi bien la colère que la pitié ; mais Chaupillard, dans son roman, veut nous commander directement l’indignation. Irrémédiable erreur. L’émotion majeure que se propose l’auteur, il doit la faire résulter. Mille romans ou pièces de théâtre à thèse sonnent faux pour vouloir nous dicter textuellement des sentiments.
Ferdinand lâcha vivement la Revue des Images.
— D’accord ! Chaupillard voulait nous faire haïr tels politiciens mis en scène ; aucune diatribe n’était à prononcer contre eux ; un seul moyen d’art et de vérité procurait le résultat : nous inspirer une pitié bondissante pour leurs victimes. Mais Chaupillard ne possède pas l’émotion en fait ; alors, pareil à tant de scribes dénués de sensibilité, il ne donne que « le raisonnement de l’émotion ».
— Eh bien ! concluez donc : c’est un journaliste et non pas un artiste.
Arrivés à la place Blanche, Ferdinand et Jeannin s’assirent à un café, devant lequel les courants de plusieurs rues amenaient à la dérive des quantités de femmes sans maîtres. La terrasse même était agrémentée de maintes consommatrices.
Quatre heures et demie. Le soleil partout : un soleil d’argent, riche, excitant, éhonté.
— Tout de même, nous ne valons pas cher, dès que nous sommes séparés de notre œuvre, regretta Ferdinand. Je prendrai un curaçao blanc à l’eau.
— Soignez bien votre petit estomac, railla Jeannin. Je prendrai une absinthe. Et puis, assez de remords, vous avez consenti à sacrifier cet après-midi… D’ailleurs à quoi bon écrire ? Un critique grave prétend que l’époque est proche où l’on ne fera plus de romans.
Jeannin regardait l’activité environnante sans la voir, et Ferdinand qui semblait regarder le discours de son ami, voyait un univers d’activité.