— Mon vieux, soupira Ferdinand, je connais actuellement les deux grandes peines du métier : récrire des pages mal venues, détruire des pages inutiles.
— Prenons à droite, indiqua Jeannin.
— Ah ! mais, dit Ferdinand, nous sommes rue des Abbesses ; Chaupillard a habité au 12, à la suite d’une rupture avec ses parents. Il a fréquenté là une estropiée. C’était une fille de la campagne qui avait été placée dans une maison où la maîtresse et les demoiselles lui faisaient mettre leurs chaussures neuves pour les élargir. Tous les jours, on l’interrogeait avec sollicitude : « Vous font-elles encore mal, Marie ? — Oui, madame. — Bien, gardez-les. » Elle a fini par attraper, aux pieds, une espèce de crampe, dans le genre de la crampe des écrivains. Obligée de renoncer à l’état de domestique, tout ce qu’elle pouvait faire, c’était d’aller du 12 ici, jusqu’au banc, là-bas, où elle attendait patiemment quelque proposition de libertinage payant. Elle est morte de froid. C’était une Bretonne, religieuse, connaissant la morale primitive, échelonnée en actes physiques défendus. Elle avait modifié la gradation : en premier, le plus vilain péché, celui que Dieu punissait terriblement, elle le savait bien ! c’était de consentir à un mauvais usage de ses pieds…
— Oui… prononça Jeannin, je voudrais bien m’asseoir ; suivons le boulevard, nous nous arrêterons à la place Blanche.
Il était Breton, l’anecdote de Ferdinand l’avait mal impressionné. Il redressa la conversation :
— Ne vous plaignez pas d’écrire plusieurs fois, nous en sommes tous là. Le jour où je conçois un sujet de roman, c’est comme si j’apprenais qu’un drame a eu lieu quelque part. Vite, je trace une première version, informe, cahotée, toute en émotion ; par ce moyen, censément, je vais reconnaître les lieux, les personnages, l’action principale. Ensuite, — deuxième écriture, — il s’agit de mettre le sentiment d’accord avec la raison, il s’agit de rendre logiques les circonstances qui ont amené l’issue de ce drame, où je n’étais allé tout d’abord qu’avec mes nerfs. Puis, les personnages, pourquoi ont-ils passé par ces circonstances déterminantes plutôt que par d’autres ? A cause de leur individualité propre, laquelle je ne peux vraiment dégager que par une longue fréquentation : troisième écriture. Enfin, pendant cette enquête, j’ai eu beau me surveiller, j’ai rédigé « avec surcharge »…
— Bref, accepta Ferdinand, quand un copain présente un ouvrage un peu propre sans l’avoir écrit trois ou quatre fois, on peut lui tâter la Place aux Cheveux avec le respect dû aux engins exceptionnels.
Le boulevard du côté de Montmartre, avec sa circulation tranquille et les stores étendus des boutiques, invitait à flâner. Devant une librairie abondante en publications illustrées, Ferdinand et Jeannin débinèrent quelque peu Chaupillard qui burinait toujours des « médaillons » de demi-mondaines opulentes. Ils feuilletaient çà et là :
— Aucun art dans toutes ces machinettes ; c’est du journalisme en dessin, déclara Ferdinand.
— Eh bien, diriez-vous, d’un mot, pourquoi l’unique roman de Chaupillard est mauvais ? demanda Jeannin.