— Eh ! ce n’est pas difficile, on commet l’erreur de raconter passionnément des particularités trop intimes.
Ferdinand se força à regarder Jeannin, il essaya de s’emballer, de se réfugier dans le souci littéraire :
— Bravo ! encore une explication du mauvais en art : un grand nombre d’ouvrages sont dépourvus d’intérêt, parce que les auteurs ne se dépassent pas eux-mêmes.
Il parlait dans une sorte d’état irresponsable.
— Le défaut de ces médiocres ne permet aucun espoir ; ils se prennent, eux, pour l’humanité ; alors ils croient avoir du génie, tandis qu’ils n’ont que du style…
Malgré sa résistance, Ferdinand remarqua que les deux jeunes personnes, là-bas, remuaient sur leur siège ; allaient-elles quitter ? Le diapason hilare de sa voix fit tourner des têtes :
— Ah ! ah ! le style c’est l’homme, mais le génie c’est « les hommes » !
Les deux amis échangèrent encore quelques phrases criardes pour s’étourdir, et comme s’il importait de donner le change à des écouteurs. On les regardait, tels des fêtards bruyants.
Mais le silence s’imposa : les deux jeunes personnes remettaient leurs gants, après le solde des consommations. Ferdinand et Jeannin n’avaient plus un mot intelligent à se dire, chacun était parti dans un lointain égoïsme animal, et pourtant ils se sentaient deux frères respirant du même souffle lourd sous le poids du même destin.
Quand Margot et sa cousine se levèrent, ils résistèrent à peine un instant ; d’un accord tacite, ils furent debout également.