Ce soir-là, devant le visage fatigué de Marthe, il tourna la conversation à la plaisanterie, pendant le dîner :

— Ah ! les voilà bien les grandes joies de la vie : recevoir ses amis ! sans contredit, c’est la meilleure satisfaction que les civilisés aient inventée !… Tu es éreintée ; depuis huit jours tu ne dors pas, moi je rage de n’avoir plus un coin de table débarrassé pour écrire ; une inimitié sourde, terrible, se poursuit entre le porte-plume et le plumeau ; les enfants n’osent plus demander un mouchoir : « Il y aura du monde à déjeuner dimanche, est-ce qu’on se mouche comme en temps ordinaire ? » Demain nous vivrons dans les transes : « Pourvu que rien ne cloche ! » Nous répondrons aux invités sans les entendre, nous leur sourirons sans les voir… dès le matin, et tout le temps de la réception, nous aspirerons à ce que l’épreuve soit terminée… ensuite, il ne nous restera aucun souvenir de vraie jouissance.

Marthe réunissait les assiettes et se déridait bonnement :

— Nous devrions inviter nos amis chez le restaurateur.

— Certainement ! déclara Ferdinand, qui se leva pour prendre une bouteille et posa un baiser sur la joue de Marthe. Voyons, ne te dérange pas, les enfants vont enlever la vaisselle… joue avec les miettes, fais-les rouler sous tes doigts… bois un peu de vin pur. Laisse-moi rire un brin : avoue que la vie des gens moyens est pleine de tracas volontaires et inévitables ; ils sont moyens, ils ne peuvent être ni chics, ni canailles ; alors ils sont surtout très embêtés. On veut faire cette chose du monde riche : recevoir ; on la fait au prix des pires abaissements.

Marthe hocha la tête :

— Puisqu’il en est ainsi, tu serais bien gentil de moudre le café pour demain ; il faut emplir le moulin deux fois. Si on laisse trop d’ouvrage à la femme de ménage, elle n’y arrivera pas.

— Oui, s’empressa Ferdinand, je le moudrai, mais reste assise… Et les enfants astiqueront le tour du poêle ; si j’osais, je leur confierais la suspension… Car le cuivre est un métal qui, par fonction naturelle, assume en partie notre amour-propre.

La souriante patience de Marthe permettait de continuer :

— Il s’agirait de dire aux amis : « Je vous reçois pour notre plaisir réciproque, j’ai donc tâché simplement d’être dispos d’esprit et généreux de table ; quant au décor plus ou moins symétrique et soigné, vous êtes prié de fermer les yeux. » Ah ! bien oui ! Toutes les misères, le surmenage, la maladie, la brouille conjugale, la disgrâce des invités même, toutes les peines, plutôt qu’une négligence d’époussetage !