— Tu te plains que ton livre ne soit plus en étalage, viens avec moi jusqu’aux grands boulevards. Il n’est que huit heures, les libraires ne ferment pas avant dix heures. Je connais assez Dufloury pour obtenir qu’il remette ton bouquin en bonne place.

— Va, conseilla Marthe, puisque nulle part on ne peut se dispenser de recommandations.

— Et les libraires peuvent énormément pousser un livre, affirma Griffon ; une clientèle importante achète par correspondance : « Envoyez-moi un roman nouveau ».

— Je sais, dit Ferdinand qui mettait son pardessus ; mais il y a beaucoup de lectrices qui précisent : « Choisissez-moi un roman conforme à mon propre cas sentimental, — un roman sans personnages misérables, etc. »

La soirée s’étendait mollement ; un souffle d’air attiédi chassait la crudité de novembre, comme une main douce s’allonge pour enlever les plis du drap où l’on dormira. C’était l’été de la saint-Martin, un temps à regarder les boutiques, à flâner, la pensée flottante, la tête levée vers des lointains invisibles. La terrasse des cafés était peuplée comme au mois de septembre.

Ferdinand, plus petit que Griffon, prenait son bras, par habitude cordiale.

Ils s’arrêtèrent au libraire du boulevard de la Madeleine, souriants comme des enfants devant un bazar de jouets. Sur un éventaire extérieur s’étageaient dix rangées de couvertures multicolores ; la gamme des jaunes dominait, les titres d’encre noire brillante grésillaient sous les réflecteurs ; des enluminures mordorées semblaient faire une concurrence d’appel aux jupons fanfreluchés en promenade sur le même trottoir.

Après une première inspection, Ferdinand désigna du doigt une pile d’exemplaires pareils :

— Voici l’ouvrage de Dussarbé. À la bonne heure, vingt-neuvième édition.

Griffon cligna aux becs électriques, l’accent restrictif :