Passa un vieillard égaré, à la recherche d’un introuvable garçon de bureau. Ferdinand, penché, une main sur le coffre, secoua la tête :
— Il ne faut pas exagérer ; je suis diantrement gêné dans mes entournures. Parviendrai-je à pondre mon roman ? Il me manque des rentes.
— Non, non et non ! se fâcha Griffon. Est-il possible de ne pas comprendre ? Le jour où tu vivrais de tes rentes, tu serais bien moins impressionnable, et l’art, sous toutes ses formes, c’est l’exposé vécu de la douleur.
— Oh ! oh ! contesta Ferdinand, avec le geste de s’égoutter les doigts, quoi de plus artistique que la froide beauté plastique !
— Mais, mon vieux, triompha Griffon, la plus impeccable femme nue de marbre est due à la torture du désir chez l’artiste, et c’est aussi l’exposé a contrario, de la douleur, ou, si tu préfères, du bonheur impossible à atteindre.
Ferdinand, le visage éclairé d’un sourire intérieur, feignait un parti pris irréductible, par amitié. Au moins, pendant que Griffon discutait, il oubliait ses griefs domestiques, il ressaisissait sa personnalité ; ses coudes enlevés de ses genoux s’agitaient, agressifs :
— Mais mon vieux, tu ne sauras me faire craquer d’admiration devant la magnificence de Vanderbilt, si tu n’as pas un peu crevé de faim. Nos sensations ne sont que du relatif : célébrer la beauté, c’est accuser la laideur.
Le vieillard perdu approchait de nouveau.
— Va te promener ! lança Ferdinand, en manière d’avis contraire.
Le vieillard qui longeait le côté des fenêtres s’arrêta net, vira et parut entreprendre de compter les innombrables ouvertures symétriques sur la cour carrée. Une horloge marquait onze heures, il régla sa montre soigneusement, il sifflota même, comme un flâneur qui parcourrait le bâtiment pour son plaisir.