Pendant qu’il tournait le dos, un garçon de bureau passa, avec une allure « de couloir » : une allure qui fuit l’interview, rapide, affairée. Le vieillard devina l’ombre glissante… trop tard ! les basques bleues disparaissaient derrière une de ces portes interdites dont le bouton n’a pas d’arrêt pour les mains profanes. Le vieillard guigna les deux employés sur le coffre, et s’éloigna : le brun barbu parlait avec trop de véhémence.

Ferdinand avait reconnu par expérience un public égaré. Comme les allégations de Griffon n’étaient pas nouvelles et ne pouvaient pas servir dans son roman, il contracta les sourcils, en auditeur terrible, et laissa évader son attention. « Les gens perdus sont toujours timides, pensa-t-il ; d’ailleurs, hardis, les gens ne s’égarent pas. La timidité est le vice initial des filles perdues, bien qu’ensuite elles affectent un air de tourisme décidé… Tiens, il faut que je prenne ça en note. »

Griffon plaidait dans le désert.

— Je place au plus haut la sensibilité… Les écrivains dispensés par naissance du souci d’argent — et consécutivement de mille autres soucis, — feront des œuvres plus logiques, plus savantes, plus nobles peut-être, mais jamais aussi palpitantes que ceux ayant encore des racines dans la classe exploitée. Il faut que l’écrivain puisse sentir personnellement l’injustice, la privation ; or, rien de tel que d’être nu pour sentir les coups directement…

Ici Griffon tapota la poitrine de Ferdinand :

— Moi-même, étant jeune, j’ai voulu comme tant d’autres, donner dans la littérature généreuse ; j’ai vite reconnu mon infériorité de dilettante.

Ferdinand, redevenu attentif, fut sur le point de conseiller : « Tu devrais t’y remettre, maintenant que tu as une femme qui te fait souffrir » ; il haussa les épaules :

— La morale de ton boniment, mon canard, c’est que la condition parfaite pour un romancier n’existe pas. Riche, il ne sent pas directement, admettons ; mais, sans-le-sou, les nécessités matérielles restreignent déplorablement sa production. Et tu ne peux pas me rassurer ; parviendrai-je à gratter mon roman sur mes obligations d’employé ? s’il n’y avait que mon temps de boulotté, je…

Le vieillard égaré fit une nouvelle exploration dans le couloir aride ; il s’adressa humblement à ces messieurs :

— Excusez-moi, je ne trouve pas d’appariteur : le bureau de monsieur Prestal ?