Malgré les objurgations les plus variées, — du mineur au majeur, — elle fréquentait assidument une ancienne condisciple mariée à un peintre amateur, très riche et nomade. M. de Mireille parcourait le globe à la recherche de sites inspirateurs.

Ces dames trouvaient « galbeux » de hanter les ateliers montmartrois. Dans leurs expéditions, elles avaient découvert un artiste de génie, nommé Morlane et, entre autres fariboles, elles avaient entrepris de le rendre fou.

Il était aux mains d’un trafiquant malin qui lui prenait tous ses tableaux, par traité, de façon à juste l’empêcher de mourir de faim.

Morlane brûlé de passion n’avait souvent le moyen de gager ni modèle, ni maîtresse, et lorsque l’aubaine de quelque jolie fille venait à lui échoir, ce n’était jamais que de la chair bête, mal parée. Or, sa pauvreté offrait un côté pathologique : devant la grâce des manières, le vrai luxe des vêtements, l’authentique odeur d’élégance, en un mot, devant la véritable dame chic, Morlane tombait à une convoitise morbide, son être bouleversé agonisait, sa raison quittait le sommet.

Madame Griffon et madame de Mireille s’amusaient à être les délices chères qu’un indigent regarde en frémissant. Sous prétexte de camaraderie obligeante, elles venaient, se dévêtissaient à peine, progressivement, juste ce qu’il fallait pour faire du mal.

Elles avaient été admonestées inutilement par un habitué de l’atelier, le jeune Ribérol, critique d’art en disponibilité.

— Ménagez donc Morlane ! Voyez-le se débattre et sombrer : son imagination lasse ne fournit plus le contrepoids indispensable à ses désirs.

D’ailleurs, le beau Ribérol, mince, impeccable, verni, très salonnier d’attitude, avait peu insisté dans ses remontrances ; il avait discerné soudain, qu’en l’occurrence, quelque chose s’offrait de mieux à faire que de défendre Morlane.

Aguiché jusqu’à la frénésie, ce dernier aurait essayé de violenter une femme ordinaire, mais sa névrose comportait un total phénomène d’aboulie. Et les deux amies s’enhardissaient de comprendre que leurs dentelles, leur batiste, leur acabit physique, et leur condition sociale les protégeaient plus que des barreaux de fer.

Mais, à ce jeu malsain, une propension sadique s’accrut chez ces dames, à la manière de l’alcoolisme. La ravissante Adèle se mit à faire souffrir son mari, de propos délibéré. Une véritable manie d’intoxiquée : elle fut poussée irrésistiblement à l’exaspérer en rentrant tard, en refusant de motiver ses absences autrement que par des dires absurdes, en affichant une grossièreté de poissarde.