Déprimés par leurs sept heures « de présence », les deux amis cheminèrent, comme des employés, sans parler, en fumant et en regardant les femmes.
Ce fut seulement dans le bout de la rue Saussure habité par Ferdinand, que Griffon, mélancolique, dit, le front mobile à droite et à gauche :
— J’aime bien ton coin des Batignolles, c’est un restant de banlieue typique ; les boutiques sont espacées entre des habitations de rez-de-chaussée ; voici le commerce de vins avec saucissons d’Auvergne pendus derrière les vitres ; voici le « Ressemelage américain », puis la « Spécialité de cafés, journaux et mercerie », et la blanchisserie de fin et de gros, grande comme un fer à repasser.
Ferdinand montra l’enfilade à peu près déserte :
— Autres caractéristiques : il ne circule guère de voitures que le matin et le soir ; dans la journée, il reste toujours assez de silence pour que l’on entende çà et là des oiseaux en cage. Et les marchands des quatre saisons connaissent les clientes par leur nom, comme des boutiquiers. Jusqu’aux fenêtres du troisième, ils s’abouchent : « Faut rien, m’ame Gluten ? »
Un arrêt, avant d’entrer dans la maison.
— Dame ! ajouta Ferdinand par plaisanterie, un écrivain ne peut pas habiter n’importe où ; il ne donne son maximum que grâce à l’affinité du milieu. Pige un peu comme cette rue vieille, médiocre, inoccupée, a un air « bonne femme ». J’ai besoin toutefois de me sentir à proximité du mouvement fiévreux, violent ; les sifflets de la gare Saint-Lazare m’entretiennent. Et tu vois la boutique de mon encadreur, juste en face mes fenêtres… pourrais-je me passer de cette devanture noire et jaune ! le front au carreau, j’appuie ma méditation sur les baguettes de bois doré, de chêne, sur le portrait du général agrandi…
— Si nous montions ? dit Griffon, il neige.
Le cas de madame Griffon était assez curieux.