— Et toi ? tu t’es absenté pour être témoin dans une affaire grave, duel ou mariage ?… Est-ce qu’elle a survécu à sa blessure, la mariée ?
La vérité était que Griffon, l’esprit travaillé par la détresse de Catherine, s’était décidé à une mesure pratique en faveur de l’enfant. Et la dissemblance extrême de deux hommes à physionomie pareillement généreuse se pouvait constater là totalement : Ferdinand concentrait sur la fille-mère une pitié perspicace, de chair vibrante, mais — heureux en affection et artiste pas riche, — sa pitié restait dans sa peau, en quelque sorte, et profitait surtout à la littérature ; Griffon n’avait pas vu Catherine et ne palpitait pas, sa pitié théorique était plus large, et — bourgeois aisé, malheureux en affection, — il avait agi.
Du reste, l’aventure matrimoniale de Griffon était typique. Au lieu d’accepter un parti avantageux et de vivre en rentier, il s’était persuadé de prendre un emploi et d’épouser une femme sans dot, « par réaction contre l’égoïsme de classe ». Bon par nature, il voulait encore se compléter par du raisonnement et de la préméditation. Il y avait, chez lui, une préoccupation livresque de morale, de justice, qui ne se rencontre d’ordinaire que dans les discours ennuyeux et déplacés des personnages artificiels chers aux littérateurs débutants ou finissants.
Une fois, les deux amis s’étaient un peu fâchés à propos d’une entreprise révolutionnaire.
— Moi, dit Ferdinand, j’ai vingt francs maigrement, je souscris en paroles de propagande. Toi, tu as cent francs, tu envoies quarante sous de ton superflu pour préserver le reste. Comparons nos mérites.
Le parallèle n’était pas juste. En tout état de cause, Griffon valait mieux que Ferdinand pour la générosité effective ; il cherchait avec persévérance à rendre service et se dépensait volontiers en démarches pénibles. Ferdinand, attaché à une ambition définie, n’était pas capable de grand sacrifice pour autrui.
Un autre aspect.
Par principes de famille devenus goûts personnels et par discipline intellectuelle, Griffon conservait une parfaite tenue d’existence. Or, malgré l’amitié sincère jusqu’au sans-gêne du tutoiement, quelque chose comme une différence de race empêchait Ferdinand de montrer le fin fond de lui-même à Griffon. Tandis qu’au contraire ce même Ferdinand étalait fraternellement sa nature de rechange devant un autre ami, Jeannin, littérateur de profession, juste assez débauché pour s’enfiévrer d’un immense talent.
Jeannin était un peu pour Ferdinand ce que madame de Mireille était pour madame Griffon.
Chaupillard avait formulé cette classification en ne médisant qu’à moitié : Prestal et la petite Griffon, genre égoïste, sensuels suspects ; Griffon et madame Prestal, genre dévoué, fournisseurs honnêtes.