Au sortir de l’adolescence, Ferdinand et Jeannin s’étaient rencontrés dans une bibliothèque. Instantanément, ils s’étaient mirés l’un dans l’autre et ils avaient eu plaisir à se retrouver, à rapprocher leur même sourire restreint. Leur première conversation les avait liés pour toujours.
Aux fins de journée, souvent ils erraient côte à côte, portant interminablement par les rues cet incurable mal triste des artistes, cette convoitise mâle, infiltration même de la désolation, qui leur faisait dire au milieu de l’activité gaie des faubourgs populeux :
— Nous sommes des damnés sans espoir : l’art n’est qu’un degré spirituel et douloureux d’hystérie. Aucune possession ne nous rend la sérénité, car c’est l’au delà de la chair, c’est le beau sensible, l’éternel de l’être, que nous cherchons.
Après le mariage de Ferdinand, Griffon était devenu l’ami de tous les jours, mais Jeannin, dans le lointain, était resté le sosie.
Jeannin, âgé maintenant de trente-six ans, maigre sans être grand, moustache et barbiche rousses, avait une bouche impressionnante, au rictus creusé, mobile — et, comme si le serrement d’amertume eût fait évaser le haut de la face, — un vaste front tourmenté. « Le poids de ses yeux gris courbait un peu son nez », avait dit un biographe. Les gens ordinaires, — à le voir, à l’entendre, — le jugeaient « inoffensif et amusant ».
De temps en temps, Ferdinand sortait seul le soir, après dîner : rendez-vous avec Jeannin. Marthe, qui n’avait jamais vu cet ami, se réjouissait plutôt, du moment que ça faisait plaisir à son mari, de sortir, et du moment qu’il s’agissait de littérature… La force même de ses sentiments affectueux et l’extrême souci du bien-être familial lui enlevaient toute faculté soupçonneuse, et toute perspicacité hors d’un certain cercle.
Quelquefois aussi, Ferdinand rentrait en retard du bureau ; on l’attendait avec inquiétude à la maison.
— J’ai vu Jeannin, prononçait-il, l’air préoccupé, sans plus d’explication.
Cela suffisait ; immédiatement, Marthe n’avait plus qu’une pensée :
— Il s’agit du roman. Quelle dette considérable ! Mais aussi, après l’acquittement, Ferdinand sera joliment récompensé de ses peines !