— Vous savez, tout ça est arrivé à Catherine Bise. J’ai préféré le nom de « Marie » parce qu’il est de style.
Il reprit son accent doux, en désaccord avec le creusé du visage.
« Enfin, le bureau de placement réussit à caser la fille enceinte. Et dans quelles conditions touchantes ! Les preneurs avaient demandé eux-mêmes une bonne de rebut, — très honnête au point de vue du bien d’autrui, fichtre ! et très courageuse, très capable, très docile, bigre ! — mais cependant affligée de quelque tare monstrueuse.
» — Enceinte ! avait dit le placeur, les mains ouvertes par l’évidence, on ne peut pas trouver pire !… Et c’est une race maigre, nerveuse, n’ayez crainte, ça travaillera jusqu’au dernier moment, jusqu’au fiacre de l’hôpital… Et ça supporte tout sans broncher, par une idée de bête qui défend son ventre… Vous pensez que je m’y connais, depuis le temps ! Il en a passé sur mes registres, malheureusement ! Mais je vous certifie que ce n’est pas du tout cette espèce-là qui se fiche à la Seine.
» Les nouveaux patrons de Marie étaient des philanthropes de carrière, membres de sociétés, de comités, de patronages, candidats à tous les concours de dévouement, à toutes les réclames, à toutes les primes de sauvetage. Leur incommensurable amour de l’humanité était attesté par de nombreuses récompenses, et ils cherchaient continuellement à enrichir leur palmarès.
» Ils devaient par conséquent fournir échantillon à volonté, ils devaient tenir exposition permanente de magnanimité.
» Ils venaient de perdre une orpheline, morte d’ingratitude, on pouvait le dire, n’ayant jamais pu s’habituer à leur sollicitude. Et combien d’autres charités n’avaient-ils pas épuisées ainsi, jusqu’à disparition des bénéficiaires !
» Dès qu’ils furent en possession de la bonne enceinte, ils l’exhibèrent à profusion, à grand renfort de discours et de simulacres.
» Ils convoquaient des experts ou des réfractaires à convertir ; ils la sortaient, la conduisaient chez des amateurs, ou chez des professionnels de la bienfaisance ; ils l’opposaient à des concurrents ; ils s’acharnaient à rencontrer par hasard des gazetiers en actes méritants.