— Il faut cette unité de convergence pour réussir… J’espère bien que c’est strictement à titre de documentation littéraire que vous avez eu deux enfants ?… Nous allons pousser une vadrouille esthétique, hein, ma vieille ?
Après la lecture de son chapitre, Ferdinand n’évita pas cette aberration de songer prématurément à l’éditeur préférable, aux moyens de présentation et de diffusion de l’œuvre. Il recensa ses relations utiles ; dieu merci, un simple gratte-papier comme lui possédait d’importantes ramifications dans la société cultivée. Marthe réussit à conduire les enfants à l’Hippodrome, en répétant négligemment que l’on était susceptible « d’y faire des rencontres », plusieurs notabilités artistiques et littéraires se targuant d’un goût particulier pour les exercices de force et les acrobaties.
Un après-midi de juin, Ferdinand s’échappa du bureau et alla consulter Jeannin « sur les recommandations à se ménager ». Jeannin passait des heures dans un caboulot voisin du Châtelet, en compagnie intime avec toutes sortes de personnes tarées et caricaturales ; prédilection et attrait personnel. Il obligea Ferdinand à boire un « vieux marc », puis il le plaisanta copieusement :
— En ma qualité d’écrivain classé, je reçois nombre de littérateurs débutants ; vous n’imaginez pas la quantité de ces ambitieux qui commencent par chercher des recommandations pour placer leur œuvre, avant de l’avoir ébauchée. Il y en a même qui dépensent toute leur activité en démarches, ils oublient l’œuvre, ou plutôt ils confondent positivement : ils croient travailler parce qu’ils bourdonnent de tous côtés. Tenez, les méridionaux sont très forts dans l’espèce : ils vous racontent pendant trois heures leurs entreprises. « Mais enfin, où est-ce ? demande-t-on. — Té ! je vous bâclerai ça en un quart d’heure. »
Ce discours terminé, Jeannin, selon son habitude, prit Ferdinand sous le bras et lui cogna du coude dans les côtes :
— Allons renifler la féconde humanité, ma vieille.
— Mais voyons, il pleut… objecta Ferdinand, qui tenait à subir une contrainte.
Ils voyagèrent sous le même parapluie, attentifs aux jupes retroussées. Ils longèrent la rue Saint-Honoré jusqu’à l’église Saint-Roch.
— Voici pourquoi je vous ai amené par ici, dit Jeannin : une camarade nommée Margot, vaguement chanteuse de café-concert, m’a fort conseillé d’interviewer son père… Si nous avons la chance de la rencontrer, elle vous séduira…