— Faut croire. Elle a même promis d’être sage pimbêchement et de rompre — jusqu’au dernier fil — avec sa chère madame de Mireille, que je voudrais bien connaître, entre parenthèses.
Marthe envoya le vent d’une claque amicale sur la joue de son mari :
— Tu sais, mon bonhomme, les madame de sont pareilles aux autres ; on a beau chercher, la particule n’ajoute rien, sous la main.
Par le boulevard des Batignolles, falotement éclairé au gaz, Ferdinand et sa femme allèrent, se donnant le bras. Ils habitaient rue Saussure, les Griffon rue Houdon ; le chemin était de suivre les boulevards extérieurs jusqu’à la place Pigalle.
Un beau temps de gel rendait le pavé crottineux ; les passants séchaient avec obstination l’humidité de leur nez. A la station des fiacres, les têtes des cochers affichaient un violet coléreux, tandis que les sergents de ville d’alentour se décoloraient en vert. Ce désaccord entre deux des plus importants produits de la rue dérangea, une seconde, l’attention de Ferdinand.
Marthe parlait d’un accent ordinaire, toute à son mari, toute à la simple exactitude de son souvenir :
— Quand il a été convenu que Catherine Bise nous quittait, je lui ai dit : « N’oubliez pas l’adresse de l’ouvroir, si vous étiez dans la peine, pensez à moi. » Une réponse amère a souri sur sa figure : « Oui, la goutte de charité dans l’abîme, je connais, merci de l’intention. » Ses longs cils ont palpité, vraiment ils m’ont envoyé une caresse. Alors moi, j’ai rendu pour de bon, à Catherine, un baiser, ça ne pouvait pas se faire autrement. Ah ! si tu savais, aussitôt, ce poids de sanglots qui est tombé sur mon épaule ! J’ai tiré la pauvre fille sur le banc du parloir, contre moi et j’ai attendu. Tu comprends, elle a bien senti mon cœur qui battait ; au bout d’un instant, elle s’est soulevée un peu et elle s’est mise à lui parler, contre mon corsage, doucement, interminablement : « J’ai personne, que mon enfant… » Moi, sans oser même remuer les lèvres, je tenais la main glacée de Catherine dans mes deux mains et seulement, de temps en temps, le long des phrases, je serrais d’une secousse involontaire, comme quand on a peur au bord d’un fossé.
Ferdinand écoutait, le front serré, ramasseur, et ses yeux rendus aigus piquaient au passage des dames emmitouflées de fourrures, des demoiselles de magasin parées de collets soutachés. Marthe plongea son regard dans une devanture de modes, par devoir féminin, et, négligeant deux messieurs en chapeau de haute forme qui pouvaient entendre, elle émit à pleine voix :
— Pour sûr, voilà ton roman, toi qui veux donner à la réalité vulgaire une mission héroïque. Dame, pour débuter, c’est trop brutal ; on dirait d’un affreux fait-divers. Catherine a été séduite à dix-sept ans ; là-dessus, je n’ai pas de renseignements, d’ailleurs l’accident suffit. Chassée par ses parents, abandonnée avec un enfant, elle s’exténue à faire de la couture, dans une chambre à Belleville. L’enfant meurt d’étisie, âgé de quelques mois ; là encore, je ne sais pas grand’chose et puis, au milieu des pleurs, il y avait des mots noyés, méconnaissables.
Par une nécessité inexplicable, Marthe se tut, le temps de laisser passer une jolie petite écolière au nez retroussé, « décorée » sur son tablier noir, puis elle expliqua, au sujet de l’enfant mort d’étisie, que l’administration chargée d’inhumer les indigents n’accordait que le strict nécessaire : la terre. Aussi, les marchands d’articles funéraires dépêchaient-ils des racoleurs à l’adresse des décès gratis et s’il restait un meuble, un drap, les pauvres achetaient une croix pour orienter la douleur dans le désert de la fosse commune.