Ce que je vous demande est hardi, mais il faut y consentir: éloignez monsieur Édouard de Chantilly, de notre maison. Croyez-moi: à défaut de notre intérêt personnel qui exige ce sacrifice, le sien le commande. Sa passion est un péril permanent pour nous.—Répond-il du silence de cette femme à laquelle il ne doit rien taire? Qu'un frère soupçonneux, qu'un rival attentif, qu'un père ait épié ses pas, et tout le monde saura tôt ou tard qui vous recélez; tort très-grave pour vous, malheur incalculable pour monsieur Édouard. Les solitudes défendent mal: c'est au centre de Paris même qu'il trouvera un asile impénétrable. Sans blesser les lois de l'hospitalité, engagez-le à s'y rendre; une fois à Paris, nous serons plus tranquilles sur son sort, et une terrible responsabilité aura cessé de peser sur nous.

—Ma femme, pensa Maurice, sollicite le renvoi d'Édouard, elle qui, il y a quelques jours, me priait presque à genoux de ne pas le laisser partir pour Paris? Ce changement si brusque de résolution, d'où naît-il? Que s'est-il passé? Dans tous les cas, pourquoi m'effrayerais-je? Ce serait certes une singulière et nouvelle manière d'aimer que de renvoyer l'homme qu'on aime. Léonide craint-elle de succomber à une passion dont elle tient à écarter la cause? Appeler une explication là-dessus, c'est blesser sa délicatesse; il suffit, je crois, de consentir à sa proposition: c'est tout comprendre. Oui! mais n'est-ce pas me ramener à mes premiers doutes, m'obliger à les rattacher de nouveau à la scène du pavillon? Au fond, pourquoi? Il y a deux femmes compromises; c'est visible. De cette double passion, pourquoi Léonide n'aurait-elle pas éprouvé que la jalousie? Absurdes et lâches énigmes où j'embrouille ma vie et l'étrangle.

—Vous n'auriez pas de plus impérieux motifs, Léonide, pour me demander son renvoi?

—Pardon, j'en ai d'autres! mais je ne vous les dirai que lorsque M. Édouard ne sera plus ici.

—Vous désirez donc résolûment qu'il parte?

—Oui, et aujourd'hui même, avant la nuit.

Maurice réfléchit pendant quelques minutes, résuma avec promptitude la conversation qu'il venait d'avoir avec sa femme, et il répondit:

—Édouard sera à trois heures sur la route de Paris.

—Vous me le promettez, Maurice, vous me le jurez?

—Je vous le promets. Il ajouta intérieurement: Mes présomptions sont fondées; j'ai mis le doigt sur la vérité: Léonide n'a que le tort involontaire d'aimer Édouard. Quoiqu'il m'en coûte, ma prudence de mari sera sourde, dans cette occasion, à mes scrupules d'ami. Édouard partira; mais il quittera Chantilly non accompagné de mon ingratitude, mais de mes regrets. Je lui ménagerai à Paris une retraite; je l'y conduirai. Là, toujours entouré de mes soins, il attendra que ses amis et moi lui facilitions les moyens de passer en Angleterre ou en Allemagne.