—Excepté, Victor, de la faute de ceux qui jouent.

—Te voilà encore; toujours le même! Eh! qui ne joue pas? Regarde autour de toi, près de toi, sous toi: ce ne sont pas les exemples qui te manquent. Qu'est-ce que tes fermiers qui serrent leur blé trois ans en grenier pour attendre qu'il hausse sur les marchés, au risque de le voir pourrir et germer? Qu'est-ce que tes honnêtes bourgeois qui amassent des louis, dans l'espoir sordide de revendre la pièce de vingt francs avec un bénéfice de quatre sous? Le change, l'accaparement, le monopole, n'est-ce pas là aussi du jeu?

—Je ne prétends pas le contraire, Victor, mais quel panégyrique entreprends-tu si chaudement?

—Le nôtre, Maurice. Et distingue, en outre: nous ne jouons pas uniquement pour jouer, pour avoir de l'or pour de l'or. Une opération colossale est conçue par nous; pour la réaliser il nous faut de l'argent, beaucoup d'argent; nous en manquons, qui nous l'avancera? Le gouvernement? cercle vicieux: il emprunte; comment prêterait-il? Les banquiers? l'intérêt dévorerait le capital: c'est chasser avec le lion.

Aie recours aux hommes d'argent, et l'usure rongera le gain de l'opération; nous serons ruinés le jour même où nous aurons réussi. D'ailleurs, entre la consomption de l'usure et la foudroyante décision du jeu, je préfère le jeu qui enrichit plus vite, et qui, s'il ruine, ne prend pas du moins de commission. Renoncera-t-on à une entreprise utile au pays, de ce que l'unique moyen d'avoir les fonds nécessaires à son exécution est de recourir au jeu de la Bourse? Quelle œuvre, quand elle se présente aussi vaste que la nôtre, n'absout pas d'avance la série de causes dont elle est résultée? Je lisais hier dans ton journal, Maurice, que Paris ne serait la métropole du monde que lorsque de toutes ses portes des chemins de fer partiraient pour rayonner sur la surface de la France. Très-judicieusement, selon moi, il ajoutait qu'il ne fallait pas espérer ce progrès de la part du gouvernement, toujours retenu par la crainte, peut-être raisonnable au fond, d'établir trop de communications entre les peuples, entre Paris et les départements, déjà assez moralement unis. Aux fortunes particulières, aux dévouements des citoyens, il appartient, affirmait ton excellent journal, de prendre l'initiative dans l'exploitation des chemins de fer. Je te montrerai ce passage. Maintenant revenons au plus pressé. Dix maisons nous restent à acheter à la Chapelle; une fois achetées, le côté entier de la rue est à nous. Ou le chemin de fer nous sera concédé, ce qui est plus probable que le lever du soleil demain matin, ou nous obtiendrons, en notre qualité de détenteurs des propriétés, ce qu'il nous plaira, pour que le chemin s'effectue sans nous. Tu as entendu: dix maisons seulement à acquérir, et l'affaire est au sac.

—Mais où prendre, Victor, ces trois cent mille francs qu'on demande pour ces dix maisons?

—Où les prendre? mais partout. Où n'y a-t-il pas trois cent mille francs? Sans cet infernal revirement des rentes, nous ne penserions plus à ces maisons. Puisqu'il ne nous a pas été favorable, voyons, as-tu là cent mille écus disponibles?

—Disponibles?... non.

—Le motif?

—C'est qu'ils ne m'appartiennent pas; je les garde en dépôt.