—C'est-à-dire, monsieur, que pour épouser mademoiselle Caroline, vous comptez sur une révolution, pas à moins; sur un changement de dynastie. Savez-vous que c'est plus long à attendre que la mort d'un oncle?

—J'avais des espérances moins difficiles à réaliser, et que j'étais disposé à répandre dans vos mains, continua Édouard, si vous m'eussiez écouté avec plus de sang-froid.

—Vous comptez sur votre grâce, je vous entends; espérance des dupes du parti. Une grâce! La mort commuée en lâcheté, vous appelez cela une grâce; triste équivalent de ceci: «Moi, homme de parti, je me repens; moi, souverain, je vous pardonne.» Notre grâce, à nous qui combattions la trahison sous la république, et le despotisme sous l'empire, c'était un couteau qui tombât d'aplomb, avec ses trois cents livres, entre la tête et les épaules; c'était une balle qui allât droit au cœur.

—Non, je n'attends pas de grâce! se récria Édouard. Par pitié, monsieur, soyez plus généreux dans vos paroles! J'aime la vie: je n'ai pas vingt-huit ans; mon cœur, comme le fut le vôtre, est plein de pensées d'avenir; mais, de même que j'ai déjà sacrifié à la sainte cause qui m'anime la moitié de ma fortune, ma liberté et ma vie, je sacrifierais encore l'espoir, cette seconde vie, cette dernière ressource des proscrits, s'il me fallait ravoir tous ces biens au profit de ma grâce. Cathelineau n'en demanda pas: c'était un paysan; il a montré l'exemple à de plus nobles. Point de grâce! celle de Dieu exceptée.

—Enfant, vous méritez de mourir, car une longue vie glacerait cette résolution sublime. Oui: vous êtes du sang qui plaît aux révolutions, qu'importe la cause; de celui que versent leurs martyrs. Vergniaud, Danton, Charette, trois grands morts: Vergniaud, la tête d'une révolution; Danton le bras, Charette le cœur: ce sont les pasteurs de l'humanité, de tels caractères. Ils vont au devant du troupeau; ils tombent les premiers, dans la nuit où ils marchent, si un précipice s'ouvre sur leurs pas; mais les premiers ils ont vu l'étoile, si l'on arrive. Les hommes ne valent que par ces temps de lutte qui les retrempent. Il y a des races, et j'ai la fierté d'en descendre, condamnées à combattre pour les droits de l'égalité sur la terre, jusqu'à ce qu'elle soit établie; il en est, au contraire, et vous en descendez aussi, faites pour troubler ce niveau par des couronnes. Mais le monde a commencé par deux frères: il faut qu'il finisse par là.

Cette intimité d'enthousiasme rapprochait, par l'attrait de la conviction, ces deux représentants d'opinions si opposées. Une seconde fois le conventionnel s'était vu prêt à presser dans sa main la main du jeune royaliste; mais une seconde fois sa colère lui était revenue en rencontrant les armes déposées sous le manteau.

La nuit venait; la teinte pâle d'une soirée d'automne bordait l'horizon. A l'orient sombre, abandonné depuis longtemps par le soleil, nageaient des vapeurs, îles de nuages, entre lesquelles sortaient, comme du fond d'un lac, des baguettes rouges, expirante végétation de la forêt. A travers cette claire-voie, et dans la zone vive où la transparence de l'air n'avait pas perdu sa pureté, luisait déjà la ciselure indécise de quelques étoiles froides et polies comme le diamant. Par la condensation progressive du brouillard, les distances diminuaient dans le prolongement des allées. A vingt pas de chacune des douze routes, l'espace était cerné autour du rond-point de la Table, en ceinture nuageuse. La coupole du ciel semblait assise sur cette rotonde, et l'éclat en était plus vif du fond de cet entonnoir vaporeux.

—Utilisons les faibles clartés que nous laisse la fuite du jour, reprit, après la diversion qui s'était faite, le vieux conventionnel; celui de nous qui ne doit pas rester ici aura assez de peine, si nous ne nous hâtons, à retrouver la sortie du bois.

Il s'empara ensuite des deux épées et les présenta à Édouard, afin qu'il choisît celle qui serait le plus à sa main.

Je suis fort indifférent, ajouta M. Clavier, sur le choix des armes que vous et moi avons apportées. Je vous dois cependant cet aveu, que si je n'ai jamais été assez adroit ni assez exercé pour être sûr de tuer mon adversaire, je n'ai jamais été assez mal avisé non plus pour m'exposer à ses coups, dépourvu de toute expérience dans les armes. A une époque de ma jeunesse où je pouvais sans orgueil émettre mon opinion sur la moralité du duel, je pensais que l'extrême adresse mettait la victoire au niveau de l'assassinat, qu'il fallait laisser une place au doute, afin que la conscience y trouvât un refuge après la mort d'un ennemi.