—Monsieur, répondit Édouard, qui répugnait à se servir d'une épée contre un vieillard, et qui cherchait à éterniser les prétextes pour que la nuit arrivât et rendît impossible cette lutte disproportionnée, monsieur, sur le champ où nous sommes, les révélations de la nature de celle que vous venez de faire ne sont, entre gens décidés, ni de la fatuité ni de la peur. J'userai de la même franchise, avec moins de droit que vous à être cru. Vous m'y autorisez: prenez d'avance mon avis pour ce qu'il vaut. Ma force à l'épée est supérieure; mon adresse à cette arme est même malheureuse. Je suis presque toujours revenu seul d'une rencontre. Contre vous je manque donc de ce doute qui fait que la conscience ne s'impute jamais le succès d'un duel à crime: vous voudrez m'en épargner un.

—Soit, dit en frémissant M. Clavier, indigné en lui-même d'avoir employé contre son adversaire un argument à deux fins. Je vous remercie de la franchise,—son poignet froissait la garde de son épée,—bien que je m'en fusse passé, je vous l'avoue. Ah! vous êtes fort à l'épée; c'est quelque chose, le complément d'une bonne éducation.—Ses paupières blanches suivaient le coup d'œil aigu qu'il lançait à Édouard.—Mais que n'attendiez-vous, pour m'apprendre votre adresse à cette arme, jusque après notre duel? Vous prétendez n'être presque jamais sorti du champ du combat accompagné de votre adversaire: c'est possible, oui! très-possible... l'avertissement est humain; mais beaucoup en ont usé comme moyen d'épouvante sur leur ennemi. Tenez,—le vieillard ne se contenait plus,—je ne vous crois pas; je ne vous croirai qu'après quelques passes... Êtes-vous prêt?

La pointe de l'épée du conventionnel s'abaissa devant la poitrine d'Édouard.

—A ne pas me battre avec vous, voilà à quoi je suis irrévocablement prêt, répondit Édouard en brisant son épée sur la Table-du-Roi.

—Je ne m'attendais pas à cette action héroïque, s'écria M. Clavier, dont la colère, sans s'éteindre, descendit à la raillerie. Vous êtes, cela se voit, homme de cour et plein de procédés chevaleresques. Mais apprenez-le de moi, monsieur: pour répandre de si haut la générosité d'âme, il faut avoir la supériorité dans l'offense et l'avantage sur le terrain. A défaut, cette magnanimité n'est qu'une parade de théâtre: nous n'avons personne ici pour applaudir. Vous vous êtes trop hâté, jeune homme, de m'épargner: vous pourriez vous en repentir dans un instant. Choisissez de ces deux pistolets. A cette arme, une générosité pareille à celle dont vous venez de faire usage ne sauverait rien; car si la balle du jeune homme s'égare, la balle du vieillard tue.

—On n'y voit plus qu'à dix pas, répondit Édouard.

—A dix pas donc. Chargeons nos armes l'un devant l'autre: donnez-moi ma balle; choisissez la vôtre. Comptons les pas.

—Un dernier mot, dit Édouard.

—J'écoute, monsieur.—Le vieillard arma son pistolet.

—Dites-moi clairement, comme le juge au condamné, entre tous les torts que j'ai envers vous, celui pour lequel vous exigez que je meure, si je ne vous donne la mort. Avant de sortir de ce monde, ou en m'en allant tout seul de cette forêt, que je sache l'énormité de ma faute et que je m'en repente mentalement.