—Votre faute,—M. Clavier se rapprocha d'Édouard,—n'est pas d'avoir sans mon consentement aimé Caroline,—tort de jeune homme que cela.—Votre faute n'est pas dans la rivalité que vous lui avez infligée,—je vous crois assez puni, si vous l'aimez, par l'état où vous l'avez plongée hier; votre faute n'est pas dans l'impossibilité où vous paraissez être de ne l'épouser jamais. Vous ne sauriez que trop démentir mes prévisions et mes menaces en m'écrivant, de l'Angleterre ou de la Hollande, que mademoiselle de Meilhan est à vous.
—Où donc est-elle, ma faute, monsieur, vous qui allez, avec des paroles de pardon, au devant de tout ce dont je m'étais accusé avant de me soumettre à votre autorité pour la fléchir?
—Votre faute, répondit le vieillard, est dans la pureté même de vos intentions. Vous aimez mademoiselle de Meilhan, et vous espérez l'épouser. Eh bien, j'aurais préféré que vous fussiez un libertin follement aimé d'elle, que le jeune homme religieux dans sa parole; j'aurais préféré, oui,—que vous l'eussiez abusée par vos promesses, que de vous savoir prêt à partager avec elle votre nom et vos titres.
—Je ne vous comprends pas, s'écria Édouard exaspéré.
—Vendéen, vous ne comprenez pas un républicain; le chouan ne devine pas le bleu? Caroline n'est pas ma fille: elle est mieux que cela; elle est ma conquête; la seule palme que j'aie arrachée dans mes sanglantes luttes avec les vôtres. C'est la dernière branche d'une race noble que j'ai coupée à un tronc qui n'en poussera plus, grâce à moi! Et tu viens, quand j'ai tué tous les aïeux de cette enfant, quand j'ai volé sa mère, à qui je l'ai volée, tu viens, toi, avec tes châteaux, tes titres, ton nom, tes préjugés, mêler ta séve abondante et impure à cette séve pour la perpétuer; tu viens planter des nobles là où j'ai préparé le terrain pour la moisson plébéienne; tu viens greffer des comtes où j'attendais le rameau roturier qui, de ses larges feuilles, aurait ombragé ma vieillesse. Et qui donc me payera? les enfants que tu auras de Caroline? mais ils me maudiraient pour avoir tué leurs aïeux. Je veux pour ma mort, monsieur, le repos que je n'ai pas eu pour ma vie. Il a été assez chèrement acheté pour que j'en sois jaloux. Ah! vous ignorez les nuits maudites que passe un homme de parti qui a travaillé à une révolution. Parfois je doute sur mon oreiller; parfois j'ai peur: si je m'étais trompé! Alors je me lève sur mon séant, j'appelle, je crie, mes cheveux blancs se dressent sur ma tête, et je ne m'apaise que lorsque Caroline, cet ange de mes nuits, paraît à mon chevet, ses blonds cheveux répandus sur ses épaules nues, une lampe à la main: «Dormez bien, me dit-elle, car vous avez sauvé ma mère.» Et je dors. Et vous m'enlèveriez mon sommeil? Mais cette enfant, c'est mon pardon peut-être: qui sait? Elle ne sera qu'à l'homme dont mes convictions et mes serments n'auront pas à rougir. Devenue votre femme, elle ne serait plus ma fille, mais mon ennemie; elle se retremperait dans votre fanatisme. Démentez-moi, si vous l'osez. Et vous me laisseriez seul avec le doute! plutôt la mort. Il faut donc que je vous la donne ou que je la reçoive de vous. Maintenant vous m'avez compris: préparez-vous, monsieur, tirez!
Le conventionnel s'était placé à cinq pas en face d'Édouard, la nuit ne permettant plus de se battre à une distance plus éloignée.
—Monsieur, cria Édouard, nous sommes seuls, sans témoins. Les lois considéreraient votre mort comme un assassinat que j'aurais commis.
—N'êtes-vous pas déjà condamné à mourir? Serez-vous tué deux fois?
—Mais vous, monsieur, si vous survivez, de quelle excuse vous servirez-vous devant le juge qui vous demandera compte de ma mort?
—Cette forêt est sombre, monsieur: trois lieues de silence nous enveloppent. Vous mort, je me retirerai à pas lents, sans soupçon, sans poursuite. Demain, quand on vous relèvera, la justice n'attribuera votre mort qu'au résultat de la lutte où vous vous serez engagé pour échapper à ses gens. Votre sentence sera exécutée.