M. Clavier était malade; il gardait le lit depuis deux mois. Il ne se levait que pour écrire des lettres et en si grand nombre que la fatigue était excessive pour lui, dont la main tremblait à la moindre émotion; sa correspondance paraissait lui en causer beaucoup.
A chaque réponse qu'il recevait, il priait Caroline, elle autrefois sa lectrice chérie, de le laisser seul. Caroline pleurait et se retirait. A peine était-elle partie, qu'elle entendait s'ouvrir, et au bout de quelques minutes se fermer le coffre-fort de M. Clavier. Si la douce enfant n'était pas tyrannisée, elle n'était plus aimée avec la même tendresse. Le père était encore là avec ses regards attentifs, sa sollicitude silencieuse, mais l'ami avait disparu. Il embrassait Caroline de loin en loin, mais au front et plus sur les joues, quelque effort qu'elle fît pour se glisser à cette faveur. La disgrâce de toute lecture s'était étendue aux journaux, qui n'étaient plus même dépouillés de leurs bandes.
Tranquille sur le sort de ses affaires d'intérêt réglées dans le cabinet de Maurice, indifférent sur sa santé, M. Clavier se renfermait dans ses souvenirs et en abaissait ensuite le couvercle. Il vivait en lui, au fond de ses vieilles convictions, sous la voûte haute et noire de sa vie, rattachant à sa fatalité d'homme politique, avec une obstination que les événements avaient pris à tâche de justifier, les derniers malheurs dont il avait été frappé dans son enfant d'adoption, Caroline de Meilhan. Le serpent de l'aristocratie, mal tué, s'était retourné et l'avait piqué. Il mourait de la blessure, et il mourait sans vengeance; sans vengeance! après avoir si bien calculé la sienne! Caroline avait déjà retrempé sa race; et, sans un double meurtre, il n'était plus permis à l'éternel destructeur de cette race de l'éteindre. A cette pensée, M. Clavier se raidissait, il se dressait sur son lit de malade; furieux, agité, pâle, il se soulevait de toute la force de ses poings nerveux, et il semblait apostropher face à face, comme à la tribune de la Convention, un adversaire invisible. Son doigt fiévreux le désignait, le marquait au front, l'écartait, le découvrait dans quelque coin, et de là le ramenait à ses pieds. Ses cris plaintifs l'interrogeaient alors comme si, pour s'en faire entendre, il eût fallu pousser la voix jusqu'au fond d'un abîme ouvert à ses côtés. Il s'épuisait tellement, que sa tête, pesante de colère, retombait sur son oreiller. Il restait dans cet état jusqu'à ce que Caroline vînt doucement le relever et lui rendre quelque calme à force d'air et de précaution.
—Caroline, dit-il un jour au sortir d'une semblable agitation, vous ferez venir le jardinier, demain si c'est possible; il tracera mes buis, il taillera ma vigne à l'italienne. Je vous charge de lui commander tout ce que vous jugerez nécessaire aux réparations du jardin.
A la première parole prononcée par M. Clavier, Caroline croyait avoir regagné l'amitié du vieillard. Des larmes lui voilèrent les yeux; c'est bien ainsi qu'il en usait autrefois avec elle, sans prière, sans autorité, adoucissant sa voix. Caroline se rapprocha davantage du lit afin de ne pas voir tarir à sa source ce premier épanchement d'indulgence dont elle était altérée. Quelle joie pour elle s'il lui eût même fait des reproches! elle savait que le pardon les suivrait. Il en avait toujours été ainsi autrefois. Sa triste et jolie tête penchée sur celle de M. Clavier, elle attendit qu'il parlât encore.
—J'ai jugé aussi que vous deviez reprendre la direction de la maison. Il est mal qu'elle soit négligée plus longtemps; très-mal,—je l'ai mieux compris depuis,—qu'elle paraisse dans cet état d'abandon aux étrangers.
—Mais pourquoi, se hâta de répondre Caroline, toujours tremblante de laisser mourir l'entretien, mais pourquoi ne me l'avoir pas exprimé plus tôt? Vous savez, monsieur, que j'aurais mis mon bonheur, mon devoir, à reprendre mes fonctions ici; et peut-être n'ont-elles pas toujours été inutiles. Rendez-moi cette justice, monsieur, de convenir que rien n'aurait été négligé si vous ne m'eussiez pas ordonné de suspendre mes travaux. Mais je les reprendrai, dites-vous. C'est qu'il est temps. Par exemple, le jardin,—pauvre jardin! il est dans un abandon! je le regarde quelquefois de ma fenêtre! c'est douloureux; des branches brisées, des vignes rampantes. Oh! vous le verrez! ou plutôt n'y descendez que lorsque le jardinier y aura travaillé pendant quelques jours.—Ce n'est pas seulement au jardin qu'il faut songer: les appartements du bas sont pleins d'humidité; les dernières pluies ont pénétré dans le salon d'été; je crois bien qu'il sera nécessaire de changer le papier de la tapisserie. N'êtes-vous pas de cet avis?
Joyeuse de parler, de rompre le silence dont elle avait si longtemps souffert, Caroline s'échappait, ainsi qu'une hirondelle retenue tout un jour dans une cage. Il y avait de l'ivresse dans sa parole nombreuse, brisée et pour ainsi dire de retour d'un long voyage.
M. Clavier reprit, mais du même ton de voix que s'il n'eût pas été interrompu:
—Voici la clef de mon secrétaire, qui renferme les autres clefs de la maison. Elles y sont toutes, celle du jardin aussi.