En présentant cette clef, M. Clavier ne regarda pas Caroline. D'ailleurs, il l'aurait pu difficilement; sa pose horizontale lui permettait tout au plus d'apercevoir la cime de la forêt, entre les pans de rideaux de l'alcôve. Il n'avait tenté aucun effort pour changer d'attitude, tandis que Caroline parlait au-dessus de son front. Ses paupières ne s'étaient pas relevées.

Remuant à peine les lèvres, il ajouta, en tenant toujours la clef du secrétaire:

—Comme j'ignore combien de temps ma maladie me retiendra au lit, j'ai dû, afin de ne pas laisser dépérir une maison qui ne m'appartient pas, vous prier de reprendre la direction que vous en aviez autrefois.

Bien qu'il n'y eût rien d'entraînant dans la voix de M. Clavier, la simple faveur qu'il accordait à Caroline de la replacer à la tête de la maison avait suffi à celle-ci pour s'abandonner à toute sa joie. Elle fut sur le point d'appuyer ses lèvres sur le front de M. Clavier. Elle osa seulement lui dire:

—Croyez-le, monsieur, j'essayerai d'avoir le même zèle; peut-être en récompense me rendrez-vous l'affection qui me payait si bien de tant de soins devenus pour moi un plaisir. Je vous ai souvent donné lieu de vous plaindre de mon étourderie; le service n'a pas toujours été aussi régulier que vous l'eussiez désiré; souvent je me suis levée trop tard. Oh! je me suis dit cela sans que vous ayez besoin de me le reprocher, monsieur: on se corrige avec l'âge; votre bonté m'a rendue sévère pour moi-même; vous verrez maintenant combien je serai plus attentive, plus soumise. C'est que je ne suis plus une petite fille, savez-vous cela? J'espère que bientôt vous serez mieux, tout à fait bien; et nous irons,—car voici le printemps,—nous irons encore nous promener dans le bois; j'ai des livres à vous lire, beaucoup de journaux en arrière, tous vos journaux sont de côté...

Il n'est pas d'objets plus ou moins susceptibles de ranimer la sourde apathie de M. Clavier que Caroline ne rappelât pour faire tourner vers elle des yeux sans mobilité.

En prenant la clef du secrétaire, Caroline chercha à presser avec ses lèvres la main de M. Clavier; elle ne sentit que le froid de la clef; la main s'était retirée.

—Pourquoi cela? demanda-t-elle douloureusement. Aucune réponse.

Est-ce que vous ne me parlerez plus jamais, monsieur? Croyez-vous que Dieu vous punirait si vous étiez assez bon,—et vous êtes bon, monsieur,—pour m'appeler encore votre enfant, votre Caroline, pour me pardonner? Si vous vous figuriez combien, au moment où je vous parle, mon cœur se serre!

La voix de Caroline s'éteignit; sa respiration devint petite, elle s'appuya plus fort sur l'oreiller du malade.