Ceci sera son secret.
Bientôt l'heure sonne, la nuit s'abat sur Paris, sur Paris agité, en sueur, comme un malade qui pressent la crise.
A des distances lointaines, mais dont les échos mesurent le sinistre intervalle, des coups de feu pétillent, se répondent. Au pied des rues désertes, des ombres courent, arment des pistolets, bourrent des carabines, et en fuyant se communiquent à l'oreille des paroles de ralliement.
Ici des groupes se pelotonnent; plus loin, ils s'abaissent et démolissent le sol; leur haleine laborieuse rase les ruisseaux dont le cours est détourné. Déjà des eaux noires s'échappent en nappes bourbeuses au bas des maisons; des pierres alourdissent des tonneaux; sur ces tonneaux des planches tombent et s'appuient: ce sont des ponts, des portes, des remparts. Derrière ces remparts grossiers, mais massifs, des fourmilières silencieuses campent et veillent; elles fondent des balles à la lueur d'un fanal; sous ce fanal flotte un drapeau noir.
Édouard est là. Il a mis les mains dans les pierres, dans la boue, dans le plomb.
Vienne le jour, il les lavera dans le sang!
Ce jour se lève: c'est le 6 juin; c'est le jour qui dure encore, qui a vu les populations éparses, effarées de la campagne, assiégeant le cabinet de Maurice; jour néfaste, qui, des pavés mitraillés de Paris jusqu'à la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan, a lancé un messager épuisé de fatigue.
Quand ce messager de mort eut rempli sa mission, Caroline descendit au jardin et entra dans la serre, dont les panneaux soulevés, pour permettre au vent doux de juin de s'y introduire, laissaient apercevoir dans le fond un double rang d'orangers tout vivaces de leurs feuilles vertes et des rameaux embaumés de leurs fleurs. Chaque arbre, chaque arbuste, aspirait, dans cette matinée égayée par le chant des oiseaux, sa part de soleil, son souffle d'air, son infusion de vie, sa nuance de couleur et de grâce. Ils semblaient tous s'être préparés pour recevoir la visite du printemps: les uns montaient, les bras déployés, vers le soleil, beaux bananiers enveloppés étroitement dans leur fourreau de soie, comme des princes persans dans leur tunique; les autres se courbant, ondoyant, se relevant, semblaient de moelleuses bayadères tout à coup changées en tulipiers; Vichnou les avait touchées.
Toutes ces plantes, toutes ces fleurs respiraient dans l'atmosphère qui les entourait et qui leur faisait une patrie commune au milieu de laquelle chacune étalait sa beauté particulière. C'étaient des inflexions de tiges pleines de souplesse, des boutons vaporeux et voilés comme la pudeur, des bouquets liés d'eux-mêmes et cherchant une main pour les prendre; c'étaient des corolles renversées en sonnettes, agitant leurs anthères comme de petits marteaux d'or; d'autres corolles, inclinées sur leurs hampes, vives, sveltes, ailées, figuraient des colibris prêts à s'envoler; et d'autres encore, pourprées ou pâles, mélancoliques ou coquettes, ayant presque une âme et une voix.
Un souvenir de chaque climat éclatait autour de Caroline par des formes aussi incisives que la langue du pays, que son accent.