Ayant repris sa place sous l'oranger, elle s'aperçut sans frémir qu'elle avait sur sa tête un groupe de mancenilliers, arbustes funestes que M. Clavier avait été plusieurs fois tenté d'arracher.

Bientôt une chaleur pénétrante, pareille à celle d'un bain de vapeur, remplit la serre déjà échauffée par le soleil de la matinée. Le tan, dont le parquet était couvert à une profondeur de deux pieds, fermenta et fuma. Aux carreaux s'attachèrent des vapeurs blanches; et bientôt s'opéra une dilatation puissante dans le tissu, dans les feuilles et les fleurs des arbustes exposés à l'action d'une température élevée. Des camélias s'épanouissaient; des pétales d'orangers tournoyaient et voltigeaient dans l'espace; des feuilles se distendaient et claquaient. Le symptôme le plus évident de l'absorption de l'air atmosphérique par les pores des plantes se révélait par la surabondance d'odeurs répandues dans la serre, qui s'alourdissait de parfums.

A la faiblesse morale qu'avait éprouvée Caroline avant la fermeture des panneaux, se joignit chez elle, dès que cette imprudente résolution fut accomplie, un anéantissement physique qu'elle ne tenta pas de secouer.

Caroline s'assoupit peu à peu; ses paupières descendirent sur ses joues envahies par la pâleur du sommeil; on eût dit qu'elle remuait les lèvres, et un peu les doigts, à mesure que ses yeux ne s'ouvraient plus qu'avec peine.

D'instant en instant cependant la serre se parait de mille fleurs écloses à cette chaleur fécondante; plus lustrées, plus vertes, plus humides, les feuilles se déroulaient. Caroline n'eut bientôt plus assez de force pour appuyer sa tête contre l'oranger; elle glissa, manqua d'appui; son épaule seule l'empêcha d'être renversée sur la chaise. Et son assoupissement augmentait; sommeil doux et vénéneux qu'il était déjà peut-être trop tard pour rompre. Ses yeux, sa bouche, ses bras n'avaient plus aucun mouvement; mais, comme si un oiseau invisible l'eût effleurée de son aile, une ombre, un gaz courait sur son visage qui n'était pas encore mort, mais qui n'était plus vivant. Adieu! pâle et belle comtesse de Meilhan, descendante de princes, au noble sang, de noble race; tuée dans tes parents, domestique ensuite, et puis aimée.—L'amour, ce qu'il y a de plus joyeux dans la richesse, ce qu'il y a de plus consolant dans la pauvreté!—Et cet amour, ton amour, Caroline, souillé, découvert, maudit, déchiré par une infâme et un régicide! Adieu!... pauvre enfant, qui as vécu un jour. Ainsi s'éteignent donc les races, mon Dieu, qui les voulez d'abord puissantes, dominatrices, maîtresses du monde, qui les laissez se dire infinies, éternelles comme vous; qui passez ensuite sur leurs châteaux et les pulvérisez, sur leurs noms, et la mémoire la plus invincible ne les sait plus jamais; et enfin qui, après l'avoir porté triomphant de race en race, reléguez ce germe dans l'âme aimante, débile, passionnée d'un enfant, et d'un enfant que l'haleine des fleurs va tuer.

Pas un cri, un effort, un regret, pas un retour à la vie! Sa robe trace de longs plis de ses genoux à ses pieds; ses bras plongent droit vers la terre, et ses beaux doigts effilés n'ont plus de sang. Son âme est au milieu de ces parfums qui l'ont aspirée. Caroline est morte, asphyxiée par les fleurs; mort douce, douce comme sa vie; la jeune, la blonde enfant, avait retenu, pour le tourner contre elle, le précepte de M. Clavier:—Nous ne pouvons pas vivre avec les fleurs, mon enfant; il faut que nous les tuions ou qu'elles nous tuent.

Et les fleurs l'ont tuée.

XXVIII

En partant de Chantilly, Victor avait laissé des ordres précis et détaillés aux domestiques, comptant peu, avec raison, sur la liberté d'esprit de son beau-frère pour veiller aux préparatifs du dîner auquel il avait invité les paysans.

Aussi ce fut à l'insu de Maurice que deux tables de quarante couverts furent dressées dans une allée du jardin, et qu'elles se parèrent, sans craindre l'incertitude du temps, d'une sérénité rare depuis le matin, de tout ce que l'élégance du linge et de l'argenterie a de choisi.