Elle versa ensuite du café à son mari et à Édouard qui, les bras croisés sur la poitrine, dans une attitude pensive, était tout entier au sujet qui l'avait occupé durant le dîner.

Édouard n'est pas beau dans le sens classique du terme. Grand, il ne l'est pas; coloré, non plus; il n'est pas une bourgeoise, même de qualité, qui daignât le remarquer, fût-il seul dans un salon, en dehors de tout parallèle. On est fâché de le dire, mais un genre de beauté existe, que les personnes nées seules comprennent, qui coûte à connaître autant qu'une science, et dont il faut mériter l'intelligence comme un titre. La figure d'Édouard a plus d'expression que de chair: l'os y domine. Cette maigreur n'est ni de l'épuisement, ni de la souffrance. C'est du caractère. Si l'on dit avec certitude qu'un portrait est ressemblant sans qu'on ait jamais vu le modèle, le même instinct ne ment pas lorsqu'il aide à distinguer une figure de gentilhomme de celle d'un autre homme. Édouard a un profil de race, comme les Guise, comme les Condé. Nous avons dépouillé les nobles de leurs châteaux, de leurs priviléges, de leurs rangs, mais nous n'avons pu effacer la perpétuité de leur type, inaltérable comme leur nom.

—Je vous quitte, dit Maurice en se levant, Reynier m'attend à l'entrée de Chantilly, à l'hôtel des postes. Tranquillise-toi, Édouard, à mon retour, tu auras des nouvelles de ta mère...

Édouard lui serra la main et salua Léonide en se retirant vers les marches souterraines par où il était monté. La coulisse de la trappe tomba derrière lui.

IX

Rien n'est simple à comprendre comme la retraite souterraine d'Édouard. La berge des jardins de Chantilly qui, la plupart, se prolongent jusqu'à la rivière des Truites, aussi appelée le Grand-Canal, est très-élevée au-dessus du niveau d'eau. Pour éviter l'incommodité de plusieurs marches à descendre, toujours exposées à s'ébouler à la moindre décomposition d'un terrain sablonneux, les habitants, à qui leurs débarcadères sont de la première utilité, ont creusé des corps de logis à la rivière, des voûtes sous leur jardin. De distance en distance ce boyau est interrompu par des coudes qui communiquent, à la faveur d'un escalier, à de petits bâtiments isolés qui sont des dépendances domestiques: buanderie, bûcher, cellier, séchoir; ils conduisent même, chez quelques luxueux propriétaires, à de jolis pavillons d'été, de coupe chinoise, émaillés de verres de couleur, décorés du titre plus vrai que poétique de bouchon.

C'est dans l'un de ces pavillons, meublé par les soins de Maurice et disposé au goût de sa femme, qu'Édouard est caché depuis deux mois, lisant ou dessinant le jour, ne sortant que la nuit, et à l'insu encore de ses hôtes, pour aller se promener dans la forêt.

Une demi-journée de travail avait suffi à Maurice pour établir une communication secrète de ses appartements au chemin couvert aboutissant à la cachette d'Édouard.

Nous sommes en 1831, un Vendéen est poursuivi, il se réfugie chez un notaire de ses amis qui lui prête un pavillon dans son jardin. Est-ce naturel? Sans doute il s'agit d'un souterrain, mais par où ne passent remarquez-le, ni gnomes sulfureux, ni nains difformes, mais des buandières chargées de linge sec ou mouillé, et des jardiniers avec leurs arrosoirs.

Édouard semblait attendre que la nuit fût plus avancée pour prendre une résolution. Il consultait l'heure, apprêtait ses pistolets, regardait le ciel, et retombait ensuite au fond de son fauteuil, la tête cachée dans ses deux mains, il soupirait et pensait.